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Le livre Nous Avons fait galoper l’histoire. Confessions d’un cavalier usé de Karol Modzelewski a été publié en Pologne en 2013. Une traduction, préfacée par Bernard Guetta, vient de paraitre en France aux éditions Maison des Sciences de L’homme. C’est le livre d’un homme engagé et sincère qui confie ses interrogations mais c’est aussi l’analyse d’un historien. Il dit beaucoup de la Pologne d’hier et d’aujourd’hui.

 

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Karol Modzelewski est un dissident polonais qui a contribué, avec Solidarnosc, à la chute du régime communiste polonais. Né en 1937 en Russie où il vit les huit premières années de sa vie, il a connu le régime stalinien et les années de guerre (son père biologique a été déporté).

 

Il quitte Moscou en 1945 pour suivre en Pologne son père adoptif, homme politique communiste polonais. Il a 20 ans quand une grève à Poznam est matée dans le sang (74 morts) et que la révolution hongroise est écrasée par l’armée soviétique.

Son livre, qu’il qualifie d’« examen d’expérience », a été publié en 2013 en Pologne et récemment traduit en France. C’est le témoignage d’un homme qui a eu au moins trois vies :

– celle d’un militant politique dont le premier fait d’armes fut la rédaction avec Jacek Kuron de la Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié en mars 1965. Il a été porte-parole de Solidarnosc à ses débuts. Mais élu au Sénat en 1989, il a voté contre le plan « Balcerowicz » (1) qui était soutenu par Solidarnosc ;

– celle d’un homme qui a passé huit ans et demi dans une prison en trois épisodes : condamné à trois ans et demi de prison immédiatement après la publication de la Lettre, puis en 1968-1969 et entre 1982 et 1984 après la loi martiale mise en œuvre par le général Jaruleski ;
– et enfin celle d’universitaire, historien médiéviste (2).

 

C’est le témoignage d’une vie tourmentée marquée par l’évènement inédit d’une classe ouvrière constituant un syndicat libre et provoquant une révolution. Il est écrit par un historien qui aime la précision, qui documente et contextualise en permanence ce qu’il rapporte. Parcourant les différentes étapes de sa vie, il enrichit son récit par des analyses qui donnent des clés pour comprendre notamment de quoi le présent est fait – on pense à la Pologne d’aujourd’hui.

 

Dans cette note de lecture, on a pris le parti de retenir quelques points concernant les crises sociales :
– en analysant leurs dynamiques (qu’est-ce qu’une révolution ?)
– en analysant les difficultés à en sortir (Que faire ? quelles solutions ?)
Ceci permettant d’expliquer comment la Pologne a pu accepter la thérapie de choc libérale du plan Balcerowicz en 1989-1990.

 

Enfin, pour conclure, deux points abordés par l’auteur : où en est la Pologne aujourd’hui, quel est le bilan d’une vie engagée ?

 

Qu’est-ce qu’une révolution ?

 

Le marxisme tient une place importante dans la formation intellectuelle de Karol Modzelewski. La révolution qui doit conduire au socialisme doit être l’œuvre de l’alliance entre la classe ouvrière et l’intelligentsia.

La révolution qu’il a vécue est celle d’un mouvement de masse destiné à renverser l’ordre établi ou du moins le modifier sensiblement. Dans la Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié, il caractérisait le régime communiste polonais comme celui d’une élite Parti-Etat disposant de la propriété des moyens de production et exploitant la classe ouvrière.

En se fondant sur son expérience, il détaille longuement de quoi est faite une révolution :

• C’est d’abord un état d’esprit, une force impossible à brider

« La révolution, c’est un état d’esprit collectif hors norme de grandes masses humaines. Il vient de nulle part. Il pousse sur un quotidien difficile et installé depuis longtemps ; or tout à coup, cet état d’esprit conformiste se transforme en son contraire et devient un acte d’autolibération mentale. »

« Une métamorphose sans précédent (pendant qu’on créait partout des structures de Solidarnosc) s’est produite dans le conformisme de ces femmes et de ces hommes intimidés et invisibles… Pour l’immense majorité, c’était, sur le terrain de la vie publique, la première décision souveraine de leur vie… Les gens qui le faisaient franchissaient consciemment le Rubicon en niant leur soumission antérieure (…) faisaient de la vie sociale de la communauté d’usine, du syndicat et du pays l’objet de leurs actions souveraines. C’est justement cet état d’esprit que nous appelons révolution »

• Dans cette masse, il y a des « Jeanne d’Arc » et des chefs de file

 

Partout, dans les usines, les écoles, etc. sont apparus, comme par enchantement, des hommes et des femmes tenant un rôle nouveau pour guider leurs collègues, leurs voisins vers la grève ou la création de syndicats libres. Karol Modzelewski les appelle « les Jeannes d’Arc », ces anonymes qui, pour tout changer, ont commencé par se changer eux-mêmes.

Et dans ce mouvement, il y a des chefs de file qui se dégagent, dotés d’une grande autorité, capables d’entendre la volonté du mouvement. Mais, précise-t-il, « les innombrables Jeanne d’Arc n’étaient pas prêtes à concéder ne serait-ce qu’une parcelle de souveraineté aux leaders adorés ».

 

D’où une tension permanente entre la base et ses leaders, animée par deux forces (appelées canons) : le canon romantique qui donne la détermination indispensable à la lutte héroïque jusqu’au sacrifice s’il le faut et le canon positiviste qui repose sur un calcul lucide du rapport de force et sur une évaluation des pertes et profits.

D’où une dialectique permanente du romantisme et du positivisme.

 

• Un objectif, des revendications, des formes de démocratie permanente et des valeurs communes

 

– Un objectif : partant d’une question sur le coût de la vie (les prix des denrées alimentaires avaient fortement augmenté), le mot d’ordre de création de syndicats indépendants pouvant participer au contrôle de l’entreprise (dont, par exemple, la nomination des dirigeants) est apparu comme un élément fédérateur mobilisant toutes les énergies.
– Mais la conduite du mouvement (les aspects tactiques) implique d’avoir une analyse commune de la situation et de définir collectivement les moyens à mettre en œuvre.
Les leaders, avec leurs experts (intellectuels), doivent rester en phase avec une base qui veut rester souveraine, ce qui n’est pas simple. Karol Modzelewski revient fréquemment sur le face à face avec les foules ; il montre qu’une foule n’est pas sourde à une argumentation rationnelle des leaders, mais ceux-ci doivent avoir le talent de traiter les gens rassemblés avec respect et les inviter à réfléchir ensemble pour définir collectivement, la décision appropriée à la situation. Mais, ajoute-t-il, il est totalement irréel de conjurer la révolution au nom du réalisme !

– Des valeurs communes : le régime communiste ayant échoué à promouvoir l’égalité et la justice sociale, le drapeau de la solidarité (c’est Karol Modzelewski qui a proposé au syndicat naissant de s’appeler Solidarnosc) a permis de bâtir un premier Solidarnosc égalitaire, collectiviste et socialiste dans un temps d’empathie hors du commun.

 

Ce sont ces trois caractéristiques qui font la différence entre une révolte et une révolution. Pour un changement profond que l’on peut qualifier de révolution, il faut nécessairement ces trois ingrédients. Du moins pour un certain type de révolution.

L’auteur note cependant que les transformations en profondeur ne sont pas l’apanage de la classe ouvrière comme le veut la doctrine marxiste. Les évolutions récentes de la Russie et de la Chine n’ont pas été obtenues par une poussée de leur classe ouvrière.

Que faire, quelles solutions ?

 

Face à une crise sociale, que faire ? D’où peuvent venir des solutions ?

L’auteur évoque deux moments qu’il a vécus où les tensions ont été extrêmes, et les acteurs mis au pied du mur. De toute évidence, il fallait trouver des réponses nouvelles, mais lesquelles ? Il ne s’agit plus alors de puiser dans les recettes connues. Comment les formuler, où les trouver ? Vaste question qu’il aborde ainsi :

– Le premier moment survient après la crise d’enregistrement du syndicat Solidarnosc en 1980 : le pouvoir communiste incarné par le POUP (le parti ouvrier unifié polonais) avait tout fait pour empêcher la légalisation d’un syndicat indépendant national, mais il a perdu. Or l’existence d’un syndicat libre est une impossibilité structurelle pour un régime communiste. Karol Modzelewski observe que le POUP est totalement incapable de penser cette nouvelle donne et de proposer une voie pour l’intégrer : il se raidit sur l’idée de laisser passer l’orage par une paix de type Brest-Litovsk (3) avec l’espoir que, progressivement, les choses pourront revenir comme avant en vidant progressivement la nouvelle donne de sa substance.

 

De son côté, le premier Solidarnosc est face aussi à une impossibilité. Devant la passivité, l’inertie du pouvoir, il doit se poser la question d’avancer plus avant pour débloquer la situation : cela implique de s’appuyer sur la dynamique révolutionnaire, mais pour aller vers où ? Solidarnosc refusera ce saut vers l’inconnu, une situation où il aurait été amené à partager le pouvoir avec le parti communiste – sans oublier l’épée de Damoclès d’une intervention soviétique.

 

– Le deuxième moment se situe en 1989-1990 quand Solidarnosc (le deuxième) accepte de participer pleinement au gouvernement. Devant la crise sociale, une inflation galopante léguée par le précédent gouvernement, que faire ? Karol Modzelewski nous relate que « comme l’a écrit lui-même Tadeusz Mazowieski (4) peu avant d’accepter le poste de Premier ministre, il n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire pour l’économie polonaise après la chute de la dictature communiste ». Après le désistement d’un économiste reconnu Witold Trzeciakowski, car « dans une situation inédite, il (WT) y voyait trop d’éléments incertains… », c’est Leszek Balcerowicz qui fut nommé pour diriger la politique économique sur la recommandation d’économistes polonais résidant depuis quelques années à l’Ouest. Leszek Balcerowicz « était depuis un certain temps un fervent adepte de la doctrine économique de Milton Friedman qui régnait alors non seulement à Chicago, mais aussi au FMI et dans les meilleures universités européennes ».

De ces analyses, il apparaît que le dénouement des crises, où le temps presse, emprunte le plus souvent l’une des deux voies suivantes :
– soit on est incapable de définir une nouvelle voie, ce qui est le plus courant, car il est très difficile d’innover dans ces contextes et il ne reste qu’à faire le dos rond avec des artifices tactiques (dont la répression), en procédant à des ajustements « paramétriques »,
– soit on prend le risque de puiser dans une boîte à outils un prêt à penser avec la caution d’un homme providentiel ou ici du mythe de Solidarnosc.

Cette présentation laisse entendre que la Pologne n’a pas su trouver une « bonne voie », ce que montre le bilan qu’il en fait. Est-ce que cela aurait pu se faire avec la classe ouvrière, avec quels meilleurs résultats ? Comment ? C’est la question qu’il laisse en filigrane.

 

Les paradoxes du Plan Balcerowicz

 

En 1993, Karol Modzelewski rencontre Lionel Jospin qui lui demande « Comment Solidarnosc a pu approuver quelque chose comme le plan Balcerowicz ? » A l’époque, dit-il, « je me le demandais ».

Aujourd’hui, il apporte une réponse : ce plan a pu être conçu et mis en œuvre parce qu’il n’a pas rencontré de résistance sociale. D’où deux questions : pourquoi ce plan, pourquoi une absence de résistance populaire ?

Pour comprendre leur importance, il faut d’abord rappeler le contexte en quelques mots. La reconnaissance de Solidarnosc comme syndicat indépendant national suite aux grandes grèves des années 1980-1981, de fait incompatible avec le régime communiste d’État-nation, se traduit par l’arrivée au pouvoir du général Jaruleski.

 

Mais le tournant de la perestroïka en 1985, le mauvais fonctionnement de l’économie polonaise dirigée par le parti communiste (fondée sur la propriété d’État et la planification centralisée) conduit à une crise sociale exacerbée par l’augmentation des prix alimentaires.

 

Cette crise est dénouée par la Table ronde (5) et surtout par l’arrivée au pouvoir de membres de Solidarnosc. Lech Walesa est élu président de la République en 1990.

Leszek Balcerowicz devient vice-premier ministre et ministre des Finances. Il doit faire face à une inflation à trois chiffres des produits alimentaires générée par la première libéralisation des prix des denrées alimentaires mise en œuvre par le gouvernement précédent.

Mais, en septembre 1989, face à la crise, ce compagnon de route (expert) de Solidarnosc des années 80 s’entoure d’experts libéraux (FMI, etc..) et fait adopter un plan, véritable « thérapie de choc » pour faire passer la Pologne rapidement d’une économie communiste à une économie capitaliste. La doctrine économique dominante libérale, la fameuse triade « libéralisation-stabilisation-privatisation » trouve là un terrain de mise en œuvre.

 

Ce plan, appliqué dès 1990, comporte un ensemble de mesures tournant radicalement le dos au mode de fonctionnement de l’économie communiste : réduction du budget de l’État par suppression des subventions aux entreprises et au soutien de prix bas, freinage de l’augmentation des salaires, dérégulation des prix, privatisation des entreprises d’État…

 

Contrairement à l’attente de ces nouveaux responsables politiques, il s’en est suivi un effondrement de la production, l’apparition du chômage, une inflation à des niveaux bien plus élevés qu’attendu. Cependant il y eut peu de réactions d’opposition à cette « réforme par la ruine ».

Les privatisations à marche forcée des entreprises d’État, dans un contexte de pénurie de capitaux, se sont traduites par la mutation/disparition d’une grande partie du tissu industriel (fermeture des mines, des usines métallurgiques, des chantiers navals…) et par conséquent celles des bastions de la classe ouvrière.

 

D’une certaine manière, on peut dire que Solidarnosc, en acceptant le plan de SON gouvernement se tirait une balle dans le pied. Comment l’acceptation de ce plan et l’absence de réactions ont-elles été possibles ?

 

Karol Modzelewski l’explique de la manière suivante : en réalité, le Solidarnosc des années 1990 (le deuxième comme il le précise) n’est pas le Solidarnosc révolutionnaire des années 80 ; il n’est plus alors que l’ombre de lui-même. Il en reste le reflet c’est-à-dire un prestige immense incarné par ses leaders – Karol Modzelewski parle du « mythe Solidarnosc » qui a perdu, en réalité, sa force ouvrière brisée par promulgation de la loi martiale et les répressions du général Jaruleski. La rupture du lien entre les intellectuels et la classe ouvrière générée dans les années sombres de clandestinité ont permis aux intellectuels (les experts) de chercher sous d’autres cieux des réponses pour élaborer une stratégie économique. Le prêt-à-penser dominant – il n’y a pas d’alternative – se trouvait auprès des économistes et hommes politiques libéraux.

La Pologne aujourd’hui

 

La transformation a modernisé la Pologne au prix d’un coût social très important (chômage, émigration de masse notamment vers la Grande-Bretagne…). La classe ouvrière de la grande industrie, qui par son action, avait contribué à mettre à bas le régime communiste, est la grande perdante. Le sentiment prédomine de s’être fait voler la victoire. « Ils ont perdu leurs salaires, leur travail, l’enracinement dans la communauté des usines liquidées, perdu la certitude du lendemain, perdu leur dignité sociale ». Les privatisations ont consisté à brader le plus souvent le patrimoine national…

Il en résulte une Pologne doublement fracturée :
– C’est un pays très inégalitaire. Comme déjà le notait Lena Kolarska-Bobinska (6) dans un article publié en 2005 lors des 25 ans de la création de Solidarnosc à Gdansk. « Ce mouvement devait améliorer la situation des plus pauvres ; il a surtout profité aux plus riches. »
– Une fracture culturelle violente s’est instaurée. « D’un côté (…) les gens plus éduqués, plus aisés, évaluant positivement le bilan de la transformation polonaise et ses perspectives d’avenir. La Pologne éclairée… De l’autre côté, une multitude que la modernisation libérale a dégradée et laissée au bord du chemin. C’est la Pologne populaire profondément déçue par la démocratisation libérale ».

Entre ces deux Pologne, un mur d’incompréhension s’est élevé. La Pologne a gagné la liberté, mais a perdu la solidarité, la fraternité.

 

Le bilan et les leçons d’une vie

 

Karol Modzelewski a été au cœur d’un des mouvements populaires les plus importants de l’histoire du XXe siècle. Il a été un acteur de cette histoire, mais elle lui a échappé. Il dresse le constat amer que la chute du socialisme réel n’a pas du tout apporté aux ouvriers la liberté et l’identité.

Il faut revenir au titre du livre : Nous Avons fait galoper l’histoire. Confessions d’un cavalier usé.

Pour le comprendre, on peut citer les derniers mots de conclusion : « La jument de l’histoire est un mustang sauvage, non dressé. Chaque révolution cherche à monter et à dompter cet animal, mais c’est un rodéo difficile. On peut monter sur son dos et même réussir à s’y maintenir un certain temps, sauf qu’il n’y a pas moyen de la diriger – à la fin, elle nous amènera là où nous n’avions pas l’intention d’aller, où nous ne nous attendions pas à nous retrouver. Voilà en raccourci comment j’interprète ma propre expérience de la vie ».

 

Son « étoile polaire » était le milieu ouvrier, c’était pour lui LA référence et c’est principalement avec ce milieu qu’il se sentait lié par une exigence de loyauté à l’égard d’inconnus. De fait le milieu ouvrier était construit autour des grandes entreprises industrielles : tout ceci a été profondément transformé, voire a disparu. La boussole a disparu.

Quel combat mener, comment, avec qui ? Questions d’une brûlante actualité…

Pour en savoir plus :

 

(1) Leszek Balcerovicz est un compagnon de route (économiste-théoricien) de Solidarnosc des années 80, impliqué dans le réforme des « 3 S » des entreprises : autonomie, autofinancement, autogestion.
(2) Cf L’Europe des barbares : Germains et Slaves face aux héritiers de Rome, Aubier, Flammarion 2006
(3) Pour les Soviétiques, c’est une paix tactique acceptée par réalisme (position de faiblesse), mais que l’on n’a pas l’intention de respecter : on ne lâche rien.
(4) Il a été un des conseillers de Walesa et le premier chef de gouvernement non communiste en Pologne et d’un pays signataire du Pacte de Varsovie.
(5) La Table ronde s’est tenue au premier semestre 1989 pour des négociations entre les représentants du pouvoir communiste et les membres de Solidarnosc, syndicat alors interdit.

 

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