Le livre d’Antoine Foucher semble en vogue. Il a rapidement été épuisé et a nécessité une réédition. C’est dire si la promesse du titre rencontre un écho important. Il est écrit par quelqu’un qui a été au cœur des questions de l’emploi et du travail en tant que directeur de cabinet de Muriel Pénicaud, ministre du Travail du gouvernement d’Edouard Philippe. Ce livre comporte deux parties classiques, un diagnostic et des propositions.
Un diagnostic qui fait le lit des propositions
Le diagnostic est, de prime abord, assez classique : des ruptures historiques sont identifiées : le pouvoir d’achat ne progresse plus, la durée du travail ne diminue plus, le rapport au travail a changé, les gains de productivité sont faibles, le coût des retraites est trop lourd, la population est vieillissante, les défis de la transition énergétique sont devant nous.
Ce texte livre une vision probablement partagée par une partie de la classe politique, en particulier sur le fait que beaucoup des dynamiques de progrès sociaux du siècle dernier sont épuisées.
Ce diagnostic sert aussi à distiller des messages subliminaux et glisse quelques contrevérités. Deux exemples :
Dans une société fondée sur le travail, il est logique que « ceux qui travaillent vivent mieux que ceux qui ne travaillent pas » et d’énoncer que « pour la première fois de l’histoire, les retraités ont un niveau de vie, en moyenne, supérieur aux actifs, c’est-à-dire aux travailleurs », et il poursuit en observant que si le droit à pension est fondé, leur niveau n’est pas justifié. D’une manière subtile, il conduit à penser que les retraités gagnent trop, alors qu’en réalité, leur niveau moyen de pension est inférieur au salaire moyen, qu’ils ont subi une perte de revenu de l’ordre de 25 % en prenant leur retraite mais, effectivement, ils peuvent donner l’impression de vivre mieux parce qu’ils sont en majorité propriétaires de leur logement, qu’ils n’ont plus d’enfants à charge, etc. Ce faisant, il prépare le terrain pour ses propositions.
Autre affirmation surprenante : à la question de savoir pourquoi le travail ne paie plus, il examine si cela pourrait être lié à un accroissement des inégalités entre travailleurs. Non, dit-il, « en France, il n’y a pas d’accroissement des inégalités de revenus du travail ». Ceci est une contre-vérité ne serait-ce qu’à cause de l’évolution de la structure de la population active. Il aurait été intéressant de creuser ce point pour avoir un diagnostic précis sur la raison des faibles rémunérations perçues et pour étayer des propositions.
Le partage de la valeur
D’autres points auraient également pu être approfondis. Ainsi, traitant du partage de la valeur – sujet incontournable – il observe qu’il y a une quasi-stabilité du partage de la valeur entre le capital et le travail. Ce n’est pas une cause du « travail qui ne paie plus » mais, remarque-t-il, « s’il n’y a pas de déformation entre le travail et le capital, il y a en revanche une déformation de la valeur au profit d’un troisième poste, qui est l’immobilier. Les revenus tirés de l’immobilier représentaient 3,5 % de la valeur ajoutée totale au lendemain de la guerre, ils en constituent aujourd’hui 16 %. » et d’en conclure : « la ligne de partage à corriger ne passe pas entre les entreprises et les salariés, mais entre les travailleurs eux-mêmes, précisément entre les travailleurs-propriétaires et les travailleurs non-propriétaires ». Voilà un point qui aurait mérité un développement conséquent.
Il récuse l’idée selon laquelle les travailleurs français travailleraient moins que leurs voisins européens. « En comparaison internationale, la France n’a pas de problème avec la durée annuelle du travail » ; par contre, le nombre total d’heures de travail par Français est effectivement trop faible comparativement aux autres pays. C’est le problème du taux d’emploi trop faible en France, en particulier, pour les plus de 60 ans. On revient à la question de l’âge de la retraite.
L’héritage, le capital, les retraites, le travail
Il regrette ce qu’il appelle « nos choix implicites contre la rémunération du travail » et d’énoncer qu’aujourd’hui les travailleurs ne gardent que la moitié de ce qu’ils gagnent. De là à dire qu’ils sont spoliés de la moitié de leurs gains amputés de plus par les impôts, il n’y a qu’un pas à franchir. Cela n’expliquerait-il pas, au fond, que « le travail ne paie plus » ? Et d’enfoncer le clou en notant que si les dépenses de protection sociale n’étaient pas passées de 21 % à 32 % du PIB en 45 ans, nous pourrions consacrer 310 milliards chaque année dans l’éducation, la recherche, etc. Observons que faire consensus sur ces éléments de langage, c’est ébranler les fondements de notre pacte social.
À vouloir trop prouver, on tombe sur des choses surprenantes à première vue. Ainsi, il est rappelé que la durée de cotisation est passée de 37,5 ans à 42 ans en trente ans (+4,5 ans) justifiée par l’augmentation de l’espérance de vie à 60 ans de 2,8 ans. Un allongement de la durée de cotisation de 2,8 ans n’aurait-il pas suffi ?
Il observe que « nous taxons le travail et préservons l’héritage, le capital et les retraites ». Il en vient à dire que « jamais dans l’histoire une nation qui a privilégié la naissance et la rente au travail et au mérite n’a pu maintenir son rang dans le monde ».
Pour terminer, il faut revenir aux fondamentaux qu’il énonce : « Le travail doit permettre de changer de niveau de vie ». On le sait, cela est devenu de plus en plus difficile. Mais ne faudrait-il pas admettre (ce que l’auteur ne fait pas) que les travailleurs ont peu ou prou intégré cette impossibilité de changement au cours de leur vie active et se sont résignés à ce que le changement de niveau de vie ne se réalise qu’au moment de la retraite ? D’où la violence des réactions.
Et ensuite : « La majorité de ce que les gens possèdent doit provenir de leur travail ». On sait que les patrimoines sont de plus en plus hérités.
Tous ces développements vont servir à justifier les propositions de la deuxième partie.
Trouver deux grands compromis pour le travail
La conviction d’Antoine Foucher est qu’il nous faut un nouveau contrat social.
Après avoir rappelé que, pour préparer le pouvoir d’achat de demain, il faudra investir dans l’éducation, l’innovation et la réindustrialisation, Antoine Foucher a bien conscience que, vu le retard pris, il faudra 20 ans pour redresser la situation.
Comment agir plus rapidement et envoyer des signaux forts pour répondre aux aspirations des Français qu’il résume ainsi : « Avoir un travail qui permette d’améliorer son niveau de vie, un travail qui n’empêche pas de vivre sa vie familiale et privée, et un travail qui ait du sens et dont on est fier ».
Pour cela, il propose d’abord de mieux rémunérer ceux qui travaillent et de favoriser l’émergence d’un nouvel idéal du travail.
Procéder à un big-bang en faveur du travail
Le principe est le suivant : baisser de 10 points le taux de prélèvement sur le travail (soit 100 milliards d’euros) qui serait financé par tous ceux qui bénéficient d’un taux de prélèvements ou d’imposition « anormalement » bas : « aujourd’hui nous taxons le travail à 46 %, le capital à 30 %, les pensions de retraite à 14 % et l’héritage à 6 % ».
Sans entrer dans le détail, pour financer ces 100 milliards, les fruits du capital apporteraient 10 milliards, les successions 15 milliards, les retraités 10 milliards, la consommation (par des modifications des taux de TVA) 50 milliards. Il n’est pas sûr que ces chiffrages soient très sérieux mais peu importe, il faut suivre le raisonnement.
Pressentant une levée des oppositions, il propose que cela soit soumis à un référendum précédé d’un grand débat national d’au moins six mois pour construire un triple compromis : travail/capital, travail/retraite, travail/héritage.
Le sujet ici n’est pas de discuter ce chiffrage mais de noter qu’il ne précise pas comment ces 100 milliards seront réaffectés aux travailleurs. On peut supposer qu’il se fera par une baisse des cotisations salariales pour redonner effectivement du pouvoir d’achat.
Cela se fera-t-il avec une baisse des dépenses sociales que certains demanderont en contrepartie ?
Cette approche élude la question du coût du travail, en particulier celle du SMIC et des mécanismes d’exonérations de charges patronales qui enferment les bas salaires dans des trappes à pauvreté.
Remettre le travail au cœur
Il remarque que les justifications collectives du travail ne fonctionnent plus. Une majorité de Français considère désormais le travail comme une contrainte nécessaire à la satisfaction des besoins.
L’auteur nous propose une analyse intéressante sur les rapports actuels au travail, partagés entre des postures de résistance, de relativisation du travail et d’investissement existentiel dans le travail. Il attribue ces nouveaux comportements à des processus d’adaptation aux nouvelles donnes.
L’absence de légitimation collective du travail est, dit-il, un poison qui affaiblit notre pays qui, faute d’un travail collectif suffisant, pourrait dire adieu à son indépendance, à ses libertés et à ses choix d’organisation collective.
Sa proposition est d’esquisser un nouvel idéal de travail, répondant au « pourquoi travailler » et répondant aux aspirations émergentes. « Ce n’est pas le travail lui-même que nous rejetons mais le travail imposé, le travail qui ne fait pas de sens pour nous… n’est-ce pas le sentiment d’inutilité, socialement et familialement, qui nous fait périr ? Avoir l’impression de ne plus être utile à rien ni à personne, n’est-ce pas ce qu’il y a de pire dans l’existence ? ».
Le travail doit être choisi et non subi
Pour y arriver, deux leviers. Un premier consiste à réduire les situations de travail subies. Il y aura toujours, dit-il, des travailleurs qui auront à pourvoir des emplois insatisfaisants. Mais il faut donner à ces travailleurs qui les occupent la possibilité d’en sortir pour aller vers un emploi choisi. Pour cela, des moyens doivent être mobilisés pour garantir cette transition professionnelle, moyens justifiés par la dette de la société envers ceux « qui se sont collés à des emplois qu’ils n’ont pas forcément choisis mais qui sont nécessaires au bon fonctionnement de la société ».
Déjà, des dispositifs existent comme le compte personnel de formation, etc., sujets que connaît bien l’auteur qui a été conseiller du ministre du travail, en charge de la sécurisation des parcours professionnels.
Le deuxième levier est l’amélioration des conditions de travail, en particulier l’organisation du temps de travail, qui ne doit pas uniquement répondre aux exigences « du client est roi ». Un compromis doit être trouvé pour mieux prendre en compte les aspirations des travailleurs. D’ailleurs, dit-il, le rapport de force est en train de s’inverser avec la stagnation de la population active.
Chacun doit pouvoir choisir la place qu’il veut donner au travail aux différentes phases de sa vie, étant entendu qu’il est redevable comme citoyen d’une certaine quantité globale de travail.
Voilà quelques éléments pour un contrat social pour bâtir une société de travail.
La promesse du titre a-t-elle été tenue ?
Antoine Foucher met au cœur un travail qui ait du sens, où l’on se sente utile. Aujourd’hui, il existe une pénurie de travailleurs sociaux, on ne trouve pas d’enseignants. Autant de métiers que l’on fait par passion et pourtant, le problème est le niveau de rémunération trop faible pour vivre correctement. Les propositions énoncées apportent-elles une réponse à ces professions ? Chacun jugera, mais promettre une augmentation par une baisse de ses cotisations sera-t-il suffisant ? Certainement pas. De plus, c’est toujours cette fuite en avant qui conduit à passer d’une politique de baisse des cotisations patronales à une politique de baisse des cotisations salariées gagée sur une augmentation des impôts directs et indirects. Comment entrer dans un travail qui plaît mais qui ne paie pas ?
Est-ce que le smicard qui est enfermé dans une trappe parce que toute augmentation est obérée par la baisse de sa prime d’activité, de son allocation logement et par un employeur qui va voir le coût total du salaire augmenter plus que proportionnellement (problème très bien identifié par l’auteur) va trouver son compte dans les propositions faites ? Il pourra certes se former pour obtenir un salaire nettement supérieur au précédent pour avoir un meilleur niveau de vie. Cela est théoriquement possible. Dans la pratique, le gardien de mon immeuble qui tire le diable par la queue attend depuis un an une réponse à sa demande de formation pour un métier qu’il veut faire.
Est-ce que « les inutiles » identifiés par Pierre-Noël Giraud pourront y puiser une source d’espoir ? Voilà des points dont l’approfondissement seul aurait permis de tester la validité des propositions d’Antoine Foucher.
Laisser un commentaire