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Le Rassemblement National apparait désormais comme une alternative envisageable pour un nombre grandissant d’électeurs dont les caractéristiques se diversifient. On a pu déceler une ligne de partage territoriale entre ceux qui votent pour le RN et les autres, opposant les villes aux campagnes, les différences de vote entre centres urbains et mondes ruraux s’expliquant par des différences de composition sociale – niveau de diplôme, de revenu, génération, genre –, par l’histoire du territoire, le tissu économique ou encore les conditions de travail. Les dernières élections législatives ont montré des poussées importantes chez les bac+3 (+14 points avec un niveau de 22%) et idem pour les cadres (dont ceux de la fonction publique).

La France n’est pas le seul pays concerné par ce type de menace : globalement, avec quelques exceptions, tout le monde occidental subit cette pression. Pourquoi ces populations sont-elles en souffrance ?

 Le temps de l’été est propice à quelques relectures de textes déjà publiés dans Metis pour apporter (ou rappeler) des éclairages et montrer  comment des mouvements géopolitiques et géoéconomiques œuvrent et brisent les pactes sociaux sur lesquels nous croyons vivre encore et qui nous enferment dans des pièges redoutables.  

La mondialisation, épisode 1

Relire Les inégalités mondiales 1er éclairage

Branco Milanovic (2019) rappelle que, depuis la fin du XXème siècle, la dynamique mondiale des inégalités s’est radicalement transformée avec une diminution des inégalités entre les pays et une augmentation des inégalités dans les pays, tendance dominante largement soutenue par la mondialisation.

Le résultat important pour nous est que les grands perdants ont été et sont les classes moyennes et populaires des pays développés dans la mesure où ils ont bénéficié du plus faible accroissement de leurs richesses.

L’étude de Branco Milanovic portait sur la période 1988-2008 : il a mis en évidence la fameuse courbe de l’éléphant pour représenter les évolutions des richesses en fonction de leur niveau initial.  Des travaux récents sur la période 2008-2018 infirment la pertinence de la courbe d‘éléphant mais mettent toujours en évidence la même faible progression des richesses pour les classes moyennes des pays développés.

Si ces classes moyennes voient leurs situations quasi-stagner, il faut rappeler qu’elles bénéficient toujours d’un niveau de vie élevé par rapport à l’essentiel de la population mondiale. C’est ce que Branco Milanovic appelle la prime de citoyenneté qui s’apparente à une rente collective. L’espoir de pouvoir bénéficier de cette rente collective génère des courants migratoires qui posent les défis majeurs aux pays développés que l’on connait.

Cet affaiblissement des classes moyennes a des conséquences politiques importantes que nous observons bien et déstabilise nombre de démocraties.

Qu’en est-il plus précisément pour la France ?

Même si les concepts de mesure ne sont pas les mêmes, on dispose d’un indice avec l’évolution des niveaux de vie (revenu médian) qui a faiblement augmenté entre 2008 et 2018 (+17€ sur 1754 € mensuel) (cf. INSEE)

Pierre Courtioux, dans une contribution au recueil Que sait-on du travail (2023) relatif à « ce que le marché du travail fait aux classes moyennes », parle de résilience des classes moyennes françaises par opposition à ce qui se passe dans d’autres pays européens. Et en effet, globalement, le poids de la classe moyenne reste constant, environ 78%, le reste se partageant entre 14.6% de personnes en situation de pauvreté (ayant un revenu inférieur à 60% du revenu médian) et 7,4% de personnes aisées (ayant un revenu supérieur à 20% du revenu médian).

Dans une analyse plus fouillée, Pierre Courtioux distingue les classes moyennes aisées (26%), les classes moyennes centrales (35,8%) et les classes moyennes les moins aisés (16.2%).

Le tiers des ouvriers et des employés, le sixième des professions intermédiaires font partie de cette classe moyenne des moins aisées ; ils sont surreprésentés dans les villes moyennes et petites, dans le monde rural. Par certains aspects, ils présentent des similitudes fortes avec les ménages pauvres :  ils dépendent, dans des proportions semblables, des revenus indirects du marché du travail, ils sont aussi souvent en emploi à durée déterminée ou en sous-emploi, contrairement aux autres classes moyennes mieux insérées dans le monde du travail.

Ils sont probablement le vivier le plus important du Rassemblement National.

La mondialisation, épisode 2

Relire L’homme inutile 2ème éclairage

Ce livre publié en 2015 par Pierre-Noël Giraud avait pour sous-titre « Du bon usage de l’économie ». L’édition de 2017 en livre de poche a un sous-titre différent « Une économie politique du populisme ». Les élections de 2017 sont passées par là, validant les thèses du livre. L’auteur s’en explique alors : «… rien ne permet d’être optimiste quant à la suite des évènements. Car si les partis centristes sociaux-libéraux n’obtiennent pas rapidement des résultats dans l’éradication de l’inutilité et la maîtrise de l’immigration, les partis préfascistes pourraient l’emporter ».

Une phrase résume combien nous devons modifier radicalement nos modes de compréhension : « Les damnés de la terre étaient, au XIXe et au XXe siècle, les colonisés et les surexploités ; au XXIe siècle, ce sont des hommes inutiles ».

Comme si le moteur de l’histoire qui se trouvait dans la lutte des classes avait muté pour se confronter au potentiel « explosif » des hommes inutiles.

Le terme d’« inutilité » choisi est lourd de sens. Il ne veut pas exprimer une caractéristique intrinsèque de la personne – ce serait une utilité marginale nulle voir négative – mais caractériserait la relation aux autres et à soi :

  • Inutile aux autres quand on est une charge pour la collectivité – on a besoin des autres pour survivre, par exemple en recevant des minimas sociaux
  • Inutile à soi quand on est dans l’incapacité de progresser, quand on n’a pas les moyens de sortir par exemple des trappes de pauvreté

Depuis quelques décennies s’est mise en place une fabrique de populations « inutiles » dans les pays développés et ailleurs, conséquence de la globalisation des économies soutenue par les technologies numériques et la domination des logiques financières.

Il s’est créé deux classes sociales

La globalisation a été portée par l’émergence des firmes globales qui ont appris à s’affranchir de leurs liens territoriaux et à optimiser la localisation de leurs facteurs de production en jouant les territoires les uns contre les autres. Leurs puissances sur les marchés du travail ont provoqué l’émergence de deux classes :

  • les nomades, acteurs de et dans la globalisation en ce sens qu’ils sont immergés dans une concurrence mondiale, supra territoriale même s’ils continuent à vivre et travailler dans des territoires-Etats. Ils produisent des biens-services pour un marché mondial
  • les sédentaires, attachés à un territoire-Etat, qui produisent pour un marché local. Ils sont concurrents dans leur pays.

Le fait important est que dorénavant la richesse obtenue dans un Etat va dépendre principalement de l’importance des nomades qui y vivent (de leur nombre et de leur qualité). Plus ils sont nombreux et compétitifs au niveau mondial, plus le pays tirera parti des richesses produites dans la sphère mondiale.

L’autre facteur de richesse est la production des sédentaires eux-mêmes ; Elle peut être limitée si la propension à consommer des biens-services mondiaux est forte.

A noter que les nomades seront d’autant plus compétitifs au niveau mondial qu’ils ont des salaires comparatifs plus faibles qu’ailleurs : ceci n’est possible que si les prix des biens-services de leur consommation locale ne sont pas trop élevés à cause les salaires des sédentaires ou des impôts locaux.

La stratégie gagnante selon ce modèle (en gros, le chemin adopté par Emmanuel Macron) est de favoriser la classe des nomades qui sont les principaux pourvoyeurs de richesses. Si ces nomades ont des revenus élevés conformément à une norme mondiale, leur présence dans un pays est conditionnée en partie par la pression exercée sur le coût des biens et services qu’ils consomment. Il ne faut pas que les impôts et taxes soient trop lourds ni que les salaires des « premières lignes », par exemple, soient trop élevés. La contrepartie de cette pression sur les sédentaires est l’émergence d’une population croissante « d’inutiles » qu’il faut soit soutenir financièrement, soit qui se sentent sans avenir et exclus du monde des nomades, celui que certains désignent comme l’élite.

Le ruissèlement à l’envers

Relire Le prix de l’inégalité

Joseph Stiglitz analysait en 2012 les principales raisons de la croissance des inégalités dans les pays riches :

  • Le premier facteur d’accroissement des inégalités, énonçait-il, est l’irruption dans les échanges internationaux « d’environ un milliard de travailleurs, souvent peu qualifiés, créant du même coup une rareté relative des autres facteurs de production, en particulier le capital, le travail qualifié et les matières premières. La rémunération relative de ces facteurs et leur part dans les revenus nationaux s’en sont trouvées augmentées partout dans le monde, tandis que la part de travail non qualifié diminuait ».
  • Le deuxième facteur d’accroissement des inégalités au même moment, un mouvement de baisse de la fiscalité, de l’imposition sur les revenus (dont les plus-values, les produits du capital) et sur les successions censées favoriser l’esprit d’entreprise !
  • Enfin une croissance plus lente des économies développées qui sont sur la frontière technologique. Cette croissance a pu être dopée en partie par une politique de bas taux d’intérêt, par des bulles (dont les bulles immobilières) et par des déficits budgétaires. (et par conséquent amoindrir les mécanismes de redistribution)

Cette analyse conforte le modèle proposé par Pierre-Noël Giraud avec l’émergence d’une classe de nomades, une mise en concurrence des Etats et une attrition des non-qualifiés dans les pays développés.

Mais cela ne suffit pas à expliquer la croissance rapide et forte des « 1% les plus riches ». Comment un tel « exploit » a-t-il été possible ?

Parce que les « 1% les plus riches » ont construit et fait admettre les moyens et règles pour le devenir encore plus. « Les plus riches ont appris à aspirer l’argent de tous les autres par des moyens dont ceux-ci ont à peine conscience. Telle est leur véritable innovation. Les fortunes s’accumulent grâce à  une foule d’écarts aux règles de la concurrence (distorsions de marché), la constitution des rentes, de monopoles, les subventions directes ou indirectes, les asymétries d’information.

Ce constat est repris par Philippe Askenazy (Tous rentiers 2016, voir la note dans Metis)

Relire Le code du capital

Pour mieux appréhender ce que cela comprend, il faut relire Katharina Pistor, Le code du capital qui démontre comment la loi fabrique la richesse capitaliste (2023). Elle explique qu’il faut penser autrement ce qu’est le capital qui désormais est la combinaison d’un bien (matériel ou immatériel) et d’un code. Le code est un ensemble de règles juridiques qui vont donner à ce bien des qualités supérieures, qui vont le « doper » pour capter plus de richesses et pour les conserver, c’est-à-dire, les préserver, au mieux, des vicissitudes de toutes sortes.

Les codeurs du capital (les juristes des grands cabinets anglo-saxons pour l’essentiel) savent doper les activités économiques mises en œuvre par les plus fortunés par des dispositifs qui leurs permettent d’accroitre leur pouvoir de captation de richesses. Ces juristes le font en créant eux-mêmes des règles de droit en s’appuyant sur la common law anglosaxonne qu’ils imposent aux Etats. Aux Etats de droit souverains s’est progressivement imposé ce que l’on pourrait appeler d’une manière lapidaire les Etats de  droit de la common law.

Les « 1% les plus riches » ont gagné comme le constatait Joseph Stiglitz. Ils ont imposé un ordre économique qui conjugue mondialisation et affaiblissement des Etats en prônant notamment moins d’Etat, moins d’impôts, etc… Il en est résulté un ruissèlement à l’envers.

Existe-t-il des forces capables d’inverser cette dynamique ? La question reste ouverte. 

La France est prise au piège des politiques de baisse du coût du travail

Cette pression sur le coût du travail, celui des sédentaires, a pris une tournure spécifique en France qui, face à un taux de chômage structurellement élevé, notamment pour les populations les moins qualifiées, a mené avec constance une politique de l’emploi axée sur la baisse du coût du travail pour les entreprises.

Depuis les années 1990, réformes après réformes, le coût, pour les entreprises, des bas salaires a été progressivement limité par la forte réduction des charges sociales patronales.

Nous avons été mis (ou nous nous sommes mis) dans un corner en tentant de limiter les atteintes à notre modèle social tout en pesant sur le coût du travail supporté par les entreprises afin de favoriser l’emploi et leur compétitivité.

30 ans de mesures cumulées ont conduit à une réduction massive du coût du travail au niveau du Smic : une diminution continue des taux de cotisation employeur au niveau du Smic : ces derniers passent de 45 % en 1993 à successivement 39 % en 1995, 26,6 % en 1998, 22,7 % en 2005, 16,7 % en 2013, 10,7 % en 2019 pour aboutir à 6,9 % en 2024.

Cela a eu une double conséquence :

  • Ces exonérations ne sont pas gratuites ; Il faut quelqu’un pour les compenser. Cela a été fait de deux manières : par une augmentation des cotisations payées par les salaires plus élevés ( par un déplafonnement des assiettes) et par une prise en charge par le budget de l’Etat.
  • L’augmentation du taux de cotisation avec le niveau de salaire induit un certain nombre d’effets négatifs, notamment par un frein aux augmentations de salaire, par des trappes à bas salaires et par une faible propension à reconnaitre l’amélioration des qualifications.

Aujourd’hui deux phénomènes se sont conjugués :

  • Le nombre de « smicards » s’est accru. Ils représentaient 10.8% des salariés du secteur privé non-agricole en 2014. Ce pourcentage s’est élevé progressivement à 12% en 2021 pour bondir récemment à 17.3% en 2023.
  • Etre au smic c’est presque être pauvre. Au 1er janvier 2022, le smic net mensuel était de 1266.46€, le seuil de pauvreté calculé par l’INSEE de 1216€/mois pour la même année

D’une manière générale les revenus du travail pour beaucoup de salariés sont trop bas. Ainsi la société a pris conscience du développement du nombre de travailleurs pauvres si bien qu’il a fallu introduire une prime d’activité pour « compléter » ce que l’activité salariée ou non salariée ne donne plus et pour leur permettre d’avoir la tête au-dessus du seuil de pauvreté. Aujourd’hui, en termes de revenu, la situation peut être la même pour un salarié au smic à temps partiel et un bénéficiaire du RSA ; une étude récente montre que 25% des bénéficiaires du RSA sont au-dessus du seuil de pauvreté.  C’est le constat fait par Pierre Courtioux (voir plus haut) concernant les classes moyennes les moins aisées qui disposent de ressources proches de celles perçues par les bénéficiaires des minimas sociaux. D’où l’opprobre jeté sur l’assistanat auprès de ceux qui travaillent et ne « gagnent rien » par rapport à ceux qui ne « font rien ».

La prime d’activité est là pour inciter à avoir une activité et pour apporter un complément de revenu aux basses rémunérations. Mais cela coûte cher, de l’ordre de 10Mds en 2020.

La mission Bozio- Wasmer [1]donne une évaluation du coût pour l’Etat de toutes ces exonérations de l’ordre de 75 Mds d’€ ; à titre de comparaison le budget de l’Education nationale est de l’ordre de 60 Mds d’€.

Au dire des experts largement consultés par cette mission, nous serions devant une équation insoluble selon laquelle il est impossible d’améliorer simultanément les salaires, l’emploi, la compétitivité et la situation des finances publiques. D’où le piège.

D’autres équations « impossibles » sont apparues. Citons l’accroissement du coût du logement pour les ménages qui, pour un nombre grandissant, restreint leur reste à vivre et accroit le sentiment de ne pas y arriver et rend impossible leur souhait d’accéder à la propriété. Et pour redonner du pouvoir d’achat la taxe d’habitation a été progressivement supprimée (coût 25 Mds).

Relisons Tous rentiers de Philippe Askénasy, qui lui aussi fait le constat que le revenu primaire de beaucoup de salariés est aujourd’hui trop bas et qu’ils n’arrivent à conserver un niveau de vie décent que grâce aux transferts sociaux (qualifiés de revenues d’assistance par l’auteur) qu’ils leur sont octroyés.

Cette situation, dit-il, est doublement intenable :

  • D’abord elle est toxique pour la société. C’est un poison lent qui dégrade le corps social.

Il considère que « Disposer de 1200 € de revenus primaires et payer 200 € d’impôts n’est pas équivalent à gagner 600 € plus 400 € de prestations sociales : les travaux récents sur la satisfaction et le bien-être le soulignent. S’acquitter de ses impôts démontre son utilité pour le collectif et sa participation au bien de tous. Autrement dit, la redistribution réduit sans doute des inégalités monétaires, mais elle ne diminue pas d’autant l’insatisfaction liée aux revenus primaires »

  • C’est une impasse dans la mesure où elle conduit à une spirale d’accroissement des montants de transferts qui butent sur la résistance de ceux qui s’enrichissent grâce à leurs rentes. Philippe Askenazy ne croit pas à la possibilité politique de « faire payer les riches »

Augmenter les revenus primaires ?

Relire Une vieille idée neuve : vivre de son travail

Dans une optique libérale, il n’existe pas de mécanisme permettant d’augmenter les revenus primaires dans une situation de non-pénurie de main-d’œuvre. Quand il existe une offre de travail peu qualifiée abondante, il n’est pas possible d’assurer un revenu du travail convenable sans intervention de l’Etat aux personnes peu-qualifiées.

C’est une question ancienne comme le rappelle la relecture d’Une vieille idée neuve : vivre de son travail, texte qui expose des travaux de Philippe Phelps de 1995 pour trouver une solution à la question «  Vivre de son salaire en régime de libre entreprise ».

Edmund S. Phelps écrit ce livre pour répondre au constat selon lequel une partie grandissante de la société américaine est si mal payée que, non seulement, elle vit dans des conditions misérables – elle n’a pas les moyens de vivre dignement – mais encore, elle développe des comportements déviants, des pathologies sociales comme le vol, la violence, le crime, la consommation de drogue etc., nuisibles à l’ensemble de la société.

Comment remédier à la baisse du prix du travail sur le marché pour les emplois peu qualifiés ?

Edmund S. Phelps, et cela peut surprendre, propose une solution fondée sur le marché en respectant deux idées :

  • le développement des emplois pour des personnes peu qualifiées n’est possible que si leur coût est faible, à la mesure de leur faible productivité,
  • les salariés, par contre, doivent recevoir un salaire qui leur permette de vivre dignement, un revenu primaire élevé.

Il doit donc y avoir dé-corrélation entre le salaire perçu et le coût pour les entreprises.

« La solution du problème consiste à augmenter le salaire du travail le moins payé que l’entreprise peut se permettre de verser, compte tenu des revenus et autres services que les moins bien payés perçoivent indépendamment de leur travail ».

La méthode préconisée est une subvention à l’emploi versée aux entreprises qui, autrement, verseraient de basses rémunérations.

Il ne s’agit pas d’une politique des revenus mais d’une politique de l’emploi s’appuyant sur les entreprises à but lucratif[2].

Mais cela coûte au budget de l’Etat

Relire La création du National Living Wage au Royaume-Uni : une innovation surprenante

Les anglais ont tenté une autre approche, intéressante par la nature des acteurs qui se sont impliqués. Pour cela il faut relire « Salaire minimum : les anglais nous étonneront toujours…. » (2014) qui décrit comment un mouvement de citoyens s’est constitué dès, les années 2000, avec pour objectif est de créer des groupes de pression pour améliorer la vie des communautés dans le pays en intervenant auprès des décideurs, en menant des campagnes pour le Living Wage (LW).

Bien sûr il y a eu des oppositions patronales et des conservateurs. Avant le Brexit, le gouvernement conservateur a pu déclarer que forcer des entreprises à payer le LW pour pouvoir répondre à un appel d’offre lancé par une collectivité locale est probablement contraire aux règles de la concurrence européenne !

Mais cette idée a fait son chemin et Jacques Freyssinet (2019) dans un papier pour l’IRES (La création du National Living Wage au Royaume-Uni : une innovation surprenante ?) nous apprend que « Après sa large victoire aux élections de 2015, le gouvernement conservateur annonce la création, pour les 25 ans et plus, du National Living Wage (NLW) d’un niveau initial sensiblement revalorisé et qui doit être égal en 2020 à 60 % du salaire médian. L’objectif affiché est de stimuler le passage d’un modèle économique à bas salaires et basse productivité à un modèle ayant les caractéristiques opposées. Il s’agit aussi de réduire les coûts croissants pour l’Etat des compléments de revenus (in-work benefits) qu’il accorde aux titulaires de faibles rémunérations ». En d’autres termes, les entreprises doivent payer et pas l’Etat. La Covid puis l’inflation ont pour le moment contrecarré ce projet.

Dans Tous rentiers, Philippe Azkenazy ne voit de possibilité de revaloriser le travail que dans l’apparition d’un syndicalisme adoptant de nouvelles stratégies ; il évoque par exemple un syndicalisme d’opinion qui permet de donner une légitimité aux demandes de rémunération juste,

Tout cela montre qu’il faudra une volonté collective majoritaire pour trouver une réponse aux bas-salaires trop faibles.

Quelles conclusions tirer de ces relectures ?

Les dynamiques du capitalisme portées par les firmes mondiales ont eu pour conséquence de faire émerger une classe grandissante de personnes qui survivent difficilement, notamment par leur travail quand elles en ont un. Elle est porteuse d’une colère qui met à mal les démocraties.

Les auteurs cités les caractérisent avec leurs propres termes : les classes moyennes les moins aisées (Pierre Courtioux) ou les inutiles (Pierre-Noel Giraud).

Les Etats ont à la fois accompagné cette émergence (notamment par des mesures de dérégulation) et cherché des parades en puisant sur les moyens mis en place par le pacte social issu du siècle dernier mais qui s’effrite. D’où des impasses rencontrées par des équations impossibles (cf. Bozio-Wasmer) ou le  piège issu des exonérations des charges patronales.

Dans un monde où la croissance et la captation des richesses restent dominées par les firmes mondiales et leurs propriétaires, que faire ? La réponse de ceux qui croient que le salut passe par la privation de ressources aux immigrés, serait la pire. A nous d’imaginer, pour nous et pour les générations qui viennent, une autre réponse… A suivre.

[1] Mission sur l’articulation entre les salaires, le coût du travail et la prime d’activité : quels effets sur l’emploi, le niveau des salaires et l’activité économique ? Antoine Bozio, Eienne Wasmer 2024

[2] C’est la démarche du programme « Zéro chômeur longue durée » (voir dans Metis « Territoires zero chômeurs de longue durée : l’expérience de Villeurbanne Saint-Jean », février 2019 // « Le droit à l’emploi : quelle réalité ? », octobre 2022)

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Un parcours professionnel varié dans des centres d’études et de recherche (CREDOC, CEREQ), dans
des administrations publiques et privées (Délégation à l’emploi et Chambre de commerce et
d’industrie), DRH dans des groupes (BSN, LVMH, SEMA), et dans le conseil (BBC et Pima ECR), cela à
partir d’une formation initiale d’ingénieur X66, d’économiste-statisticien ENSAE et d’une formation
en gestion IFG.
Une activité associative diverse : membre de l’associations des anciens auditeurs de l’INTEFP, ex-
président d’une grosse association intermédiaire à Reims, actif pendant de nombreuses années à
FONDACT (intéressé par l’actionnariat salarié), actuellement retraité engagé dans les questions de
logement et de précarité d’une part comme administrateur d’Habitat et Humanisme IdF et comme
animateur de l’Observatoire de la précarité et du mal-logement des Hauts-de-Seine.
Toujours très intéressé par les questions d’emploi et du travail.