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Le livre d’Alain Lefebvre Macron le Suédois est bien utile pour situer la trajectoire actuelle de la France en Europe. Va-t-on vers un modèle nordique comme l’avaient affirmé lors de la campagne électorale de 2017 certains des économistes qui ont accompagné le futur président ? S’agit-il de la flexisécurité danoise si souvent vantée, de la résilience innovative de la Suède, de la négociation à l’allemande ? Ou de toute autre chose ?

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Alain Lefebvre qui avait écrit avec Dominique Méda Faut-il brûler le modèle français (2006) suit une méthode rigoureuse qui le conduit à entremêler les fils d’une triple comparaison : 1) ce qu’annoncent les réformes françaises en cours en matière de retraites, de droit du travail, d’assurance-chômage, de statut de la SNCF, 2) ce qu’est la situation française et 3) ce qui s’est réellement fait en Suède, et accessoirement au Danemark sur ces mêmes sujets. Il s’en suit des démystifications : par exemple il n’y a pas de flexisécurité en Suède, le Danemark a depuis longtemps réformé son « triangle d’or » (liberté et facilité de licenciement, filet protecteur très généreux et « politique active de l’emploi »)…

Que signifie un « modèle » ? Les politiques ou les journalistes emploient le plus souvent le terme au sens d’un dispositif social (ensemble de lois, d’accords et d’institutions) considéré comme tellement vertueux qu’il paraît indispensable de l’importer dans notre beau pays si souvent stupidement bloqué. Les économistes et les sociologues utilisent davantage le concept de modèle au sens d’une cohérence entre ces mêmes lois, accords et institutions que l’on met à jour, voire que l’on reconstruit a posteriori comme explication des différents états sociaux observables dans les différents pays. Et qui sont plus que des différences de politiques publiques. Voire qui s’imposent aux politiques, car on ne change pas aisément de trajectoires, de « sentiers de dépendance » selon l’expression souvent employée. L’auteur se ballade entre ces deux sens du mot « modèle », bien que plus souvent dans le premier, et c’est ce qui fait l’intérêt du livre.

La réforme suédoise des retraites

Ainsi à propos de la réforme des retraites qui fut en Suède une très longue affaire : préparée pendant plusieurs années par un « Pensiongruppen » qui réunissait des parlementaires des cinq partis en présence, tandis que les syndicats, les employeurs, les organismes catégoriels étaient invités à travailler en parallèle dans des comités consultatifs. La réforme finalement décidée en 1994, sans mouvement sociaux particuliers, repose sur la fameuse notion de comptes notionnels : je ne suis pas toujours sûre de tout comprendre de cette affaire, mais j’ai compris qu’elle garantissait une stabilité arithmétique du système de retraite puisque les montants versés dépendent de la conjoncture économique du pays. Les retraités bénéficient de la croissance lorsqu’il y en a, mais doivent participer aux efforts dans les périodes difficiles (les années 2009, 2010 et 2013 pour la Suède). Avec le nouveau système, 92 % des femmes y ont perdu par rapport à ce qu’elles auraient touché dans l’ancien système, 72 % des hommes y ont également perdu… Mais – car il y a un « mais » – comme dans d’autres pays, les Suédois perçoivent des retraites de différentes sources, et les retraites complémentaires (gérées par les syndicats) ont en partie compensé cette baisse, de même que l’Etat a fortement augmenté les indemnités additionnelles pour toutes les personnes ayant de petites retraites.

L’article d’André Gauron publié dans Metis (« Retraites : Questions pour une réforme« , 18 Février 2019) en février dernier décrit en détail les effets qu’une telle réforme entraînerait en France, outre bien sûr la prodigieuse simplification de nos 42 régimes différents dont la simple énumération occupe une page et demie ! Petit détail non négligeable : les retraites suédoises sont supérieures aux retraites françaises, les taux de remplacement aussi (56 % en France, 64 % en Suède, et 68 % au Danemark)… bien que les salariés français cotisent davantage. Comprenne qui pourra…

La flexisécurité danoise : du marketing !

Le passage obligé par Copenhague : nombreux sont les ministres, les députés, les conseillers divers et variés qui ont fait le voyage. On me parlait même récemment d’une délégation ministérielle chinoise… A la recherche du « modèle » danois de combinaison de la flexibilité et de la sécurité. Alain Lefebvre s’en moque et montre comment les Danois d’Invest in Denmark en ont fait un argument pour attirer des investisseurs étrangers tandis que le pays réformait assez profondément son système d’assurance-chômage, et pas qu’un peu : passage de quatre ans d’indemnisation à deux, par exemple.

Le cœur de la réussite du Danemark, c’est en fait un tissu économique d’entreprises de taille moyenne, très innovantes, organisées de manière non hiérarchique, décentralisées en unités autonomes. Dit autrement, les entreprises sont plus égalitaires, le management plus moderne, les salariés sont plus polyvalents et ont une grande agilité à changer de poste, dans la même entreprise ou dans une autre. La crise de 2008-2009 a été violente au Danemark, mais le pays s’en est relevé rapidement et les entreprises ont aujourd’hui des problèmes de recrutement.

« L’inflexible sécurité suédoise »

La problématique de la flexibilité n’a jamais véritablement occupé les Suédois. 81,6 % des 16-64 ans y sont en emploi, et en comparant avec la France on trouve 25 % de contrats précaires en moins.

Ce qui marque le pays, c’est bien davantage quelque chose comme l’ardente obligation de trouver à chaque problème des solutions négociées. Dès qu’il y a un changement important au sein d’une entreprise, ou bien la nécessité de fermer un établissement, pas de problème ni trop d’inquiétudes, surtout pas de grands mots (!), mais un processus de négociation se met en place pour sécuriser et le processus et les salariés. Les syndicats – c’est connu et d’ailleurs inimitable (même si on le voulait vraiment) – sont forts, très organisés et ils apportent à toutes les étapes de leur vie professionnelle, voire personnelle, quantité de services à leurs adhérents.

Ainsi cet exemple : « Le syndicat Unionen présente ses prestations de la manière suivante : Est-il temps de renégocier votre salaire ? Nos statistiques sont très demandées et peuvent, avec nos services, vous aider à affiner vos arguments. Saviez-vous que vous avez droit à un examen annuel du niveau de votre salaire si votre lieu de travail est couvert par une convention collective d’Unionen ? »

Une exigence d’implication

« En Suède, un passage par le chômage est moins considéré comme une catastrophe qu’en France ». Pourquoi ?

L’indemnisation est pourtant plus stricte : elle s’étend sur 300 jours (730 jours en France), plafonnée à 1800 euros (7 000 en France). Elle est ensuite de 700 euros par mois… mais la durée moyenne passée entre deux emplois est seulement de 5 mois. Par ailleurs on peut souscrire à des assurances-chômage complémentaires gérées par les syndicats sur la base du volontariat.

Comme au Danemark, accepter une formation est une quasi-obligation : les trois quarts du temps au chômage doivent y être consacrés. La formation est partout : comme réponse au chômage, mais aussi comme réponse à une demande de connaissances générales et de développement des personnes.

On observe une moindre distinction entre formation initiale et formation continue, avec de grandes facilités données aux adultes pour reprendre des formations initiales, voire se mettre à des études universitaires. C’est d’ailleurs la même agence qui gère la formation initiale et la formation continue. Et les municipalités proposent en permanence des cours et des cercles de culture et d’études (en dehors des heures de travail). D’où la remarque critique d’Alain Lefebvre : « En France, il manque un système flexible permettant un rattrapage des connaissances scolaires de base pour les adultes qui le souhaitent »

La France et la social-démocratie

C’est bien connu : les socialistes français se sont profondément divisés sur l’idée même de social-démocratie, et du coup n’ont jamais mis en œuvre ce qui en est la base : alliance forte entre un parti (de type socialiste) et un ou plusieurs puissant(s) syndicat(s), équilibre entre l’encouragement à la compétitivité des entreprises privées et la solidarité sociale assurée par des prestations universelles de bon niveau et des services publics de qualité. D’ailleurs la France n’a jamais manifesté beaucoup d’intérêt pour la Suède, à l’exception de Michel Rocard déclarant à France Culture en 2013 « Je me considère comme un socialiste suédois égaré en France depuis 50 ans. Voilà ce que je suis intellectuellement ».

Tandis que la France est un peu à la croisée des chemins, entre les suites à donner au Grand Débat, les réformes en cours des retraites et de l’assurance-chômage, la mise en œuvre de la réforme de l’apprentissage et de la formation professionnelle… il ne s’agit sans doute pas de choisir délibérément un « modèle », mais au moins d’assurer une réelle cohérence entre les directions prises. Faut-il, comme le font les auteurs de Une Autre voie est possible (Eric Heyer, Pascal Lokiec et Dominque Méda), assurer sans d’ailleurs beaucoup le démontrer que la France va vers un modèle à l’anglo-saxonne et pas vers le modèle danois ? Ou se poser la question de Wojtek Kalinosvski « et si la social-démocratie n’était pas morte ? ».

Un récent Dossier du journal Le Monde « Spendeur et misère de la social-démocratie » (16 mars 2019) apporte des réponses nuancées, celles en particulier de Bruno Palier, à la question de savoir si le modèle scandinave peut se ré-inventer. Le livre Macron Le Suédois ? permet au moins de se poser pas mal de bonnes questions, même s’il n’aborde pas ce qui fait changer la Suède d’aujourd’hui : les menaces que la robotisation fait peser sur une partie des classes moyennes, l’individualisation de la demande de services publics, les difficultés à intégrer par le travail les migrants arrivés nombreux… Quant à l’identité suédoise du Président français, c’est à lui de voir…

Pour en savoir plus :

– Alain Lefebvre, Macron Le Suédois ? PUF, 2018
– Wojtek Kalinovski, Le Modèle suédois. Et si la social-démocratie n’était pas morte ?, Ed Charles Léopold Mayer, 2017
Le Monde, 16 mars 2019

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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.