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danielle kaisergruberMoi je suis née à la campagne et j’aime bien l’odeur du fumier, ce qu’il en restait dans le lait qui venait juste d’être trait, mousseux et un peu rude. Évidemment cela ne se fait plus, le lait part directement par de gros tuyaux dans des citernes énormes, puis dans des usines.

Un jeune homme me disait récemment : « les agriculteurs, ça met du fumier devant les sous-préfectures et ils obtiennent le plus souvent ce qu’ils veulent ! Nous (les jeunes, les étudiants, les syndicats pour une fois unis) on manifeste dans le calme (contre la réforme des retraites par exemple) et on n’obtient rien ! »

La réflexion est juste, mais laissait peut-être échapper que cette fois-ci, les agriculteurs ont manifesté en même temps dans la quasi-totalité des pays européens, mettant bien en cause la politique européenne même si chaque pays a ses particularités. En 1997, au moment de la décision de fermeture de l’usine automobile de Vilvorde (Renault), on avait parlé de la première euro-manifestation. Depuis plus rien. Grâce aux agriculteurs, l’Europe existerait donc, malgré tous les désaccords…

Je dois reconnaitre que la PAC (Politique Agricole Commune) est pour moi comme une sorte de mystère, un ilot de soviétisme hyper bureaucratique dans un océan de convictions hyper libérales ancrées depuis de nombreuses années. Toujours est-il que dans ce système, il n’y a aucune comparaison possible entre un céréalier de la Beauce qui est en fait un industriel avec ses 800 hectares de cultures, et qui perçoit la majorité des subventions européennes, et un éleveur de chèvres ou de moutons des Pyrénées qui parvient tout juste à « sortir » un revenu comparable au SMIC ? Sans doute en est-il de même dans les autres pays d’Europe dont certains ont développé une agriculture qui n’a plus rien de rurale mais tout d’industriel.

Au pays de l’égalité revendiquée (la France), autant de différences interrogent : qu’est-ce qui fait les rapprochements ? La terre ? Les syndicats ? La FNSEA mériterait d’être étudiée par les chercheurs, car c’est un véritable syndicat de services…

Comme dans la production industrielle, surtout depuis qu’elle repose sur une multitude de composants venus des quatre coins du monde, on ferait bien de s’interroger sur un basic de l’économie : la formation des prix. Le modèle low cost/low price a ses limites, qu’il s’agisse des usines du Bangladesh, des travailleurs Nord-Coréens qui vont tous les jours en Chine.

La France s’est sans doute trop laissé entrainer dans ce jeu-là (les exos de charges, les prix bas du lait) et c’est l’ensemble de ses salariés qui en pâtissent (voir dans Metis, l’ensemble d’articles parus autour du livre Que sait-on du travail ?)

Il ne faudrait pas en ces mois tristounets d’hiver que l’odeur du fumier cache les avancées et les reculades des négociations sociales qui se déroulent en ce moment : comment permettre aux séniors de rester plus longtemps en emploi dans de bonnes conditions ; comment faire pour que les libertés d’organisation du compte-épargne temps universel profitent à davantage de salariés ? Quelles compensations trouver pour ceux dont le métier ne permet pas de télétravailler ?

Ce ne sont pas les chantiers qui manquent.

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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.