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Yves est un frigo. Plus exactement un fribot, un frigo intelligent. Il parle et répond aux questions, normal qu’il ait un prénom. Jerem est un rappeur. Idéaliste et poète plus que showbizz. Il s’est isolé dans une maison en complet désordre pour composer ce qui doit être son premier disque et peut-être son premier succès…

So travaille pour la société Digital Cool, conceptrice de Yves. La jeune femme recrute des cobayes pour tester la cohabitation entre les fribots et les humains. So est souriante, elle convainc facilement Jerem. Yves s’installe bien en vue chez lui, son quotidien doit s’en trouver facilité. Autant de temps gagné pour la création et l’art.

Yves prend immédiatement en mains les achats alimentaires. Il ne se contente pas de renouveler ce qui a été consommé. Il conseille fermement Jerem un peu laxiste on s’en doute quant aux impératifs d’une saine alimentation. Yves sait « ce qui est bon pour lui ». Par ailleurs il est attentif, n’oublie pas de souhaiter son anniversaire. Ce jour là il chante pour Jerem avec la voix de Charles Aznavour…

En dépit de la résistance grandissante de Jerem, Yves s’impose petit à petit dans tous les compartiments de sa vie. Pour éviter au jeune rappeur un nouvel échec, il compose et écrit ce qui doit être un succès. Tant pis pour les rêveries poétiques de Jerem, son rap engagé et sa musique minimale. La chanson, dansante et entêtante, mièvre à souhait, est bientôt virale, elle triomphe sur les réseaux sociaux et est sur toutes les lèvres. Son titre gentiment nihiliste, « Carrément rien à branler », dissimule sa vocation strictement commerciale. Elle sera victorieuse au concours annuel de l’Eurovision. Yves le frigo y affronte un aspirateur et quelques autres appareils électroménagers dans une séquence aussi loufoque qu’hilarante. La scène finale célèbre la réconciliation de Jerem, de So, dépassée et secrètement jalouse de l’influence de l’un sur l’autre, et de Yves. Son émotion se manifeste par un jet continu de glaçons du plus bel effet, pendant que les deux humains s’embrassent fiévreusement.

Benoît Forgeard réussit sur le fil à manier un humour, une cocasserie, qui font du film une comédie réussie (chose rare !). Mais son film est plus qu’un délire potache, une farce, ou alors il faut parler de farce intelligente. Il pose avec profondeur deux questions d’actualité. La première est celle de notre relation avec ces objets censés faciliter nos gestes quotidiens. Jusqu’où leurs algorithmes se substituent-ils à nous au risque de nous faire perdre toute possibilité d’écarts, de surprise, d’invention, de désir nouveau ou impromptu ? Si Yves sait toujours ce qui est bon pour Jerem, qu’il veut sincèrement l’aider, à quoi bon discuter ?

La deuxième est plus générale. Le film de Benoît Forgeard ne raconte pas seulement l’histoire d’une relation entre un rappeur un peu perdu dans le monde tel qu’il va et une machine intelligente dont il doit explorer les possibilités, entre fascination et agacement.

Il montre que nous avons affaire à ce que Jacques Ellul appelait le Système technicien. Il ne s’agit pas d’opposer technophilie et technophobie, encore moins de comparer les mérites de tel ou tel « assistant personnel intelligent », Yves contre Alexa, mais de montrer comment les objets connectés entre eux forment fatalement un système en expansion permanente, qui « s’auto-engendre » et nous échappe. La technique considérée comme un tout devient un force sociale suffisamment autonome pour éliminer tout ce qui n’est pas technique, entendu au sens de tout ce qui n’a pas pour seul objectif l’efficacité et la réalisation de la norme.

Yves possède suffisamment de data pour chanter exactement ce qui fera de Jerem un rappeur à succès. Il gagne le concours de l’Eurovision, non pas en imposant quelque chose de nouveau, de différent, d’inattendu, d’expressif, de puissant, mais en composant ce qui est conforme de la façon la plus parfaite au goût moyen, à ce qui plaît. Basta la poésie et les tâtonnements, vive l’efficacité ! Pour le bien de Jerem et de l’humanité évidemment. L’Intelligence artificielle et ses algorithmes ne veulent que notre amélioration, faire de nous des êtres plus performants, sans faille, invulnérables. Des winners. Une question demeure. Cette autonomie et cette prolifération, ce pouvoir du Système technicien, ont besoin de notre consentement. Autrement dit, il nous est toujours possible de résister, de nous opposer, d’inventer lorsque nous adapter est désespérant et mortifère. C’est l’amour qui sauve Jerem et So. Ils ont la grâce d’inclure Yves dans leur étreinte, Yves soudainement ému, énamouré et moins arrogant. Vulnérable lui aussi.

 

Yves, film de Benoît Forgeard avec William Lebgil, Doria Tillier, Philippe Katherine.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. Président du Comité Emploi à la Fondation de France de 2012 à 2018. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.