Il y a 25 ans, le Festival de Cannes attribuait sa Palme d’Or à Rosetta, le film de Jean-Pierre et Luc Dardenne. Emilie Dequenne, pour la première fois à l’écran, était récompensée par le prestigieux Prix d’interprétation féminine. Sa présence à l’écran, la façon dont elle est filmée, caméra à l’épaule, très proche, aussi mobile que Rosetta sans cesse en mouvement, comptent certainement beaucoup dans cette décision du jury présidé par David Cronenberg. Comme spectateur, nous n’avons pas d’échappatoire. Nous partageons le combat de cette jeune femme pour travailler, avoir un emploi, « un vrai, avec un contrat » et « ne pas tomber dans le trou » comme sa mère et tant d’autres autour d’elle. Emilie Dequenne est décédée à 43 ans, atteinte d’un cancer. Une raison supplémentaire de revoir le film.
Rosetta travaille en usine. Elle fait l’affaire. Cela n’empêche pas son employeur de lui signifier la fin de sa période d’essai. Il n’y a plus besoin d’elle, d’autres seront embauchées. Comment comprendre, comment accepter une telle décision, avec effet immédiat. Elle a fait le travail demandé. Ça la met en rage. Elle est, au sens propre, furieuse. D’autres déconvenues suivent. Comment y croire encore ? Comment continuer à s’imaginer et à vouloir un autre avenir que celui auquel s’est résigné sa mère. Elle répond à Rosetta qui veut l’aider à se libérer de son addiction à l’alcool et lui fait miroiter une autre vie : « je m’en fous de m’en sortir ».
Rosetta est prête à tout, il n’y a plus d’amis, plus d’autres êtres humains, il n’y a plus que des concurrents, des adversaires qui peuvent l’empêcher d’accéder au travail convoité, prendre la place. La rage ne la quitte pas. S’il faut dénoncer, trahir, Rosetta le fera. Chacun pour soi et tous les coups sont permis, semblent résumer la seule morale possible, la seule issue.
A deux moments pourtant, Rosetta semble abandonner sa colère et le malheur qui l’habitent. Après avoir fui la caravane où elle vit avec sa mère, elle est recueillie par Riquet, le jeune homme souriant et confiant qui vend des gaufres dans un camion aménagé. Le jour même, un emploi lui a été promis. Ce soir-là, sous une couverture de fortune prêtée par Riquet, elle répète avant de s’endormir « Je m’appelle Rosetta, j’ai un travail, j’ai un ami, j’ai une vie normale, je tomberai pas dans le trou ». Elle est apaisée. L’emploi promis ne sera que de courte durée. Sa rage ne sera que plus forte. Toute idée ou manifestation d’empathie disparaissent. Comment avoir un ami quand la peur de « tomber dans le trou » vous envahit corps et âme.
A la fin du film, elle retrouve Riquet, décidément homme de bien. Rosetta n’a plus la force de lutter encore. Elle échange un regard avec celui qui l’avait aidé et qu’elle a trahi. Il y a la possibilité d’une autre morale. Elle peut s’appeler solidarité, confiance, espoir. Des grands mots tout de même. Pour Rosetta, c’est la perspective d’une pause, même d’un instant, pour la soulager du désespoir et de l’envie de mourir. C’est beaucoup.
Les animateurs de l’expérimentation TZCLD, ont adopté l’expression « personnes durablement privées d’emploi » (PDDE) plutôt que chômeurs ou demandeurs d’emploi. Ils militent maintenant pour que le « droit d’obtenir un emploi », inscrit dans le préambule de la Constitution, devienne un droit effectif. Le combat de Rosetta, à rebours de la doxa qu’on veut nous imposer, est effectivement celui de quelqu’un qui est « privé d’emploi ». Le film met en scène non seulement les difficultés à accéder à un « vrai » travail (avec un contrat, dit Rosetta), non seulement les difficultés matérielles dans lesquelles cette privation conduit, mais d’une façon extraordinairement percutante, la détresse morale, la destruction de toute empathie, la violence irrépressible qui peut submerger ceux qui se voient refusé une place dans le monde, à égale dignité avec ses contemporains, et qui se cramponnent pour ne pas tomber dans le trou…

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