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La crise des gilets jaunes interpelle les politiques, bien sûr, mais également tous les observateurs dont la fonction est d’ausculter la société pour y déceler les évolutions, les souffrances, les inégalités réelles et celles ressenties… C’est le métier du démographe Hervé Le Bras qui a puisé dans sa bibliothèque des enquêtes et des travaux pour apporter un éclairage original sur les raisons de ce malaise social.

gilets jaunes

Présentation du livre

Le titre et son sous-titre — la société paradoxale — résument d’une manière lapidaire sa thèse selon laquelle un mal-être profond s’exprime dans un pays où, pourtant, les Français sont « heureux de vivre » : 94 % des Français se déclarent heureux de vivre en France, nettement au-dessus de la moyenne de l’Union européenne selon l’Eurobaromètre réalisé en mars 2018 et où, comparativement à d’autres pays, les choses vont plutôt bien.

Cet essai comporte deux parties : la première justifie le titre en apportant des éléments témoignant du mauvais moral des Français contredisant le fait que, « objectivement », la France est un pays qui irait bien ; la deuxième partie, plus intéressante, donne des éclairages sur certaines des pathologies de la société française qui en font une société bloquée.

« On dépense un pognon de dingue et pourtant ça ne marche pas » (le Président Macron)

D’emblée, Hervé Le Bras rappelle que la France est le pays qui a un des plus hauts niveaux de dépenses consacrées à la protection sociale : 34 % du PIB vont aux prestations de santé, retraite, chômage, logement, handicap. Et pourtant le pays est malheureux comme en témoignent les réponses détaillées données par les Français à l’Eurobaromètre. Elles dénotent, d’une manière frappante, un pessimisme qui s’étend à presque tous les domaines de la vie collective (faible confiance en l’avenir, défiance envers les partis politiques, mauvaise opinion de l’État-providence, jugement négatif sur l’état du pays…). Dans la même enquête, les Français donnent cependant une bonne appréciation sur la qualité de leur vie privée.

D’où la question posée par l’auteur : « Comment résoudre la contradiction entre l’importance du budget social, le sentiment immédiat de vivre heureux et le sentiment contraire de souffrir de nombreuses carences sociales ? »

Contrairement à la fameuse formule de Macron, il montre que cela marche. Tout cet argent dépensé fait que la France est un des pays où les inégalités sont les mieux contenues, où le système de santé est performant, où le niveau des retraites est élevé, etc…

La santé serait un bon exemple de cette situation paradoxale : les Français jouissent d’une espérance de vie élevée, d’un système de santé réputé parmi les meilleurs (selon les comparaisons internationales) et, en même temps, les Français se plaignent le plus de leur santé : par exemple, alors que 58 % des Norvégiens âgés de plus de 75 ans affirment ne souffrir d’aucune douleur, ils ne sont que 13 % dans ce cas en France, qui a la 3e plus faible proportion de bien-portants âgés en Europe, après la Slovaquie et la Roumanie.

Pour bien comprendre le procédé rhétorique développé par Hervé Le Bras, il faut préciser que l’auteur s’appuie systématiquement sur des comparaisons avec les autres pays de l’Union européenne.

Cette démarche pose de multiples interrogations que l’on se contentera d’énumérer :

  • Est-ce que comparaison est raison ?
  • Cette expression d’un pessimisme systématique ne reflète-t-elle pas une constante du peuple français ?
  • Considérer les Français comme un tout n’est-il pas une chimère ?

C’est d’ailleurs en plongeant dans la diversité des contextes Français qu’Hervé Le Bras nous propose une meilleure compréhension de la crise française en approfondissant deux sujets majeurs à ses yeux :

  • La question spatiale
  • L’éducation et la mobilité sociale

La maladie de la périphérie

Hervé Le Bras déconstruit l’idée simpliste selon laquelle la révolte des gilets jaunes aurait été engendrée par l’opposition entre les métropoles et la périphérie, les métropoles se développant au détriment de ces dernières.

Certes, il y a une forte relation entre la « densité » de gilets jaunes et les zones de dépeuplement où les fermetures de services publics accroissent le sentiment d’abandon.

Mais en précisant la notion de périphérie par la mesure de la distance des communes à la plus grande ville, il met bien en évidence la spécificité des 30/40 km où se concentrent les votes pour le RN (ex FN), les revenus médians les plus faibles, la forte présence des « petits-moyens », mais il observe deux choses :

  • Contrairement à ce que l’on peut croire, ces zones des 30-40 km ne cumulent pas les problèmes sociaux mesurés avec différents indicateurs : le chômage des jeunes, le pourcentage de jeunes sans diplôme, la proportion de familles monoparentales. Il observe que les inégalités les plus fortes et la croissance de revenus les plus faibles se rencontrent dans les centres des villes. Ces éléments lui permettent de dire que l’éloignement des métropoles a été le révélateur d’un malaise profond plus que la cause.
  • En fait, dit-il, les grandes villes, beaucoup plus inégalitaires, offriraient l’espoir d’accéder à un statut supérieur, tandis que les territoires éloignés protégeraient socialement davantage (par exemple, la hausse du niveau de vie entre 2001 et 2015 a été la plus basse dans les communes faisant partie d’un grand pôle et a été deux fois supérieure dans la couronne des grands pôles). Toute variation du curseur vers plus de libéralisme ou plus de protection entraîne une réaction opposée dans ces deux univers.

L’effondrement du dogme de la méritocratie

Selon ce dogme, l’obtention d’un diplôme devrait permettre d’obtenir une position sociale correspondante. D’où l’importance des études et des stratégies éducatives pour avoir un bon emploi. Ceci est renforcé par le constat que le taux de chômage est inversement proportionnel au niveau d’étude.

Le problème, dit Hervé Le Bras, est que depuis quelques années l’offre de diplôme surpasse nettement la demande de diplôme ; il s’ensuit que pour l’attribution des places, le diplôme devient un critère, certes nécessaire, mais finalement secondaire, car le milieu social et les réseaux associés sont devenus primordiaux.

Pour mieux le mesurer, Hervé Le Bras nous propose de comparer la situation en 1968 et 2011 : il y a près de 50 ans, la population active (25-54 ans) comptait 5,7 % de diplômés de l’Université et des grandes écoles et la proportion de cadres et professions libérales était alors de 6,4 %. En 2011, ces pourcentages sont respectivement de 35,9 % et de 16 %.

Ceci est renforcé par une faible mobilité sociale intergénérationnelle. Une enquête de 2007 a permis de comparer la situation socio-professionnelle du père et du fils à 35 ans. Elle met clairement en évidence la stagnation sociale qui fait que la population est, en simplifiant, divisée en deux univers, celui des professions populaires d’employés et d’ouvriers et celui des classes supérieures auxquelles se rattachent, en cascade, les classes intermédiaires.

Cadres du public, du privé, professions libérales et professions intermédiaires du public ont les plus fortes probabilités de voir leurs enfants appartenir à la même catégorie.

Pour les classes populaires, il existe aussi une ascension conduisant des ouvriers non qualifiés et des ouvriers agricoles vers les ouvriers qualifiés puis vers les employés du public. Ces derniers sont fortement endogames, comme si un plafond de verre était atteint.

Hervé Le Bras suggère que le constat fait en 2007 doit s’être aggravé depuis, quand on examine la structure des emplois : elle avait bien évolué entre 1999 et 2007, mais est restée quasiment stable depuis.

Il résume ceci en notant que, malgré un système inégalitaire, pendant la période des trente glorieuses, le bénéfice d’une croissance élevée permettait à la fois de préserver la « reproduction » des catégories supérieures et une certaine mobilité sociale. Ceci a entretenu le mythe d’un modèle méritocratique qui ne fonctionne plus aujourd’hui.

Cette situation s’est compliquée avec la place de plus en plus importante des femmes dans les activités économiques : d’une part leurs taux d’activité, à tous les âges se rapprochent de ceux des hommes, d’autre part elles acquièrent désormais un niveau éducatif supérieur à celui des hommes ; et pourtant, elles ont toujours un statut professionnel inférieur à celui des hommes. Ce qu’Hervé Le Bras explique par la structure des unions dans lesquelles perdurent majoritairement des différences sociales et éducatives entre les deux membres des couples. Les femmes tendent en moyenne à se marier dans leur milieu ou au-dessus.

Il en résulte que la hausse du niveau éducatif est venue buter sur une progression moins rapide des positions sociales, l’ascendant éducatif pris par les femmes sur les hommes s’est heurté à des comportements anthropologiques tenaces et n’a pas entraîné les avantages escomptés.

Qu’en conclure ?

Des éclairages multiples qu’Hervé Le Bras propose deux choses se dégagent :

  • Si le renchérissement du coût de l’essence a provoqué la révolte de ceux qui dépendent d’une manière excessive de l’automobile et ont du mal à joindre les deux bouts, la dynamique de la révolte a fait se coaguler tout un ensemble de revendications qui expriment le désarroi profond d’une grande partie de la société française, bien au-delà des zones périurbaines
  • En même temps, soutient l’auteur, « la difficulté de la situation française ne tient pas à des causes purement socio-économiques, mais à des préconceptions, des représentations, des mythes qui ne collent pas avec la réalité », comme, par exemple, le modèle méritocratique. Une inquiétude profonde règne, alimentée par l’impossibilité d’avoir des anticipations positives. Le paradoxe pourrait aussi s’exprimer par le fait d’avoir une protection sociale satisfaisante, mais réputée « coûteuse » avec comme perspective de sa réduction et son affaiblissement.

On peut d’ailleurs regretter que ce dernier constat n’ait pas été approfondi. Peut-être les matériaux utilisés ne le permettaient-ils pas.

Pour développer ce point, on peut en esquisser un exemple, celui des inégalités de revenu. Dire que la France va bien parce que c’est un des pays les moins inégalitaires est, a priori, une bonne chose. Mais il faut rappeler que cela implique une réduction importante des inégalités des revenus primaires par une redistribution importante. Une partie de la population souffre de revenus primaires insuffisants ; cet état de fait a conduit à l’affaiblissement du modèle de l’État-providence fondé sur une protection sociale acquise par le travail.

Cet État-providence s’est, en effet, développé avec pour axiome que la pauvreté serait résiduelle et cantonnée aux « cas sociaux ». Cet axiome s’est révélé erroné. Le socle de l’État-providence a été érodé par un découplage progressif entre un système de protection basé sur le travail et le développement d’un système de protection apparenté à de l’assistance.

Les « petits-moyens » où ont été recrutés les gilets jaunes sont piégés entre des situations économiques marquées par des revenus insuffisants et précaires et le filet humiliant de l’assistanat, sans perspectives d’en sortir, sinon par une dégradation lente de leur situation.

Le dire aurait clarifié les choses.

Hervé Le Bras, Se sentir mal dans une France qui va bien — Editions de L’Aube — 2019

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Un parcours professionnel varié dans des centres d’études et de recherche (CREDOC, CEREQ), dans
des administrations publiques et privées (Délégation à l’emploi et Chambre de commerce et
d’industrie), DRH dans des groupes (BSN, LVMH, SEMA), et dans le conseil (BBC et Pima ECR), cela à
partir d’une formation initiale d’ingénieur X66, d’économiste-statisticien ENSAE et d’une formation
en gestion IFG.
Une activité associative diverse : membre de l’associations des anciens auditeurs de l’INTEFP, ex-
président d’une grosse association intermédiaire à Reims, actif pendant de nombreuses années à
FONDACT (intéressé par l’actionnariat salarié), actuellement retraité engagé dans les questions de
logement et de précarité d’une part comme administrateur d’Habitat et Humanisme IdF et comme
animateur de l’Observatoire de la précarité et du mal-logement des Hauts-de-Seine.
Toujours très intéressé par les questions d’emploi et du travail.