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Dans Carnets d’un anthropologue, Marc Abélès, enquête sur sa propre histoire. L’envie initiale, celle d’écrire sur ce que l’expérience de Mai 68 avait « instillé » en lui, constitue le fil conducteur d’un récit beaucoup plus large, « de Mai 68 aux Gilets jaunes » comme l’indique le sous-titre du livre. Sans le dire, Marc Abélès applique à son propre cas la méthode ethnographique qui, comme il la définit d’emblée, consiste en un subtil équilibre entre la proximité et la prise de distance. Avec cette fois, cette gageure qu’on pourrait formuler à la manière de Paul Ricœur, s’étudier « soi-même comme un autre ».

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Le résultat est un ouvrage qui mêle pour notre plus grand bonheur souvenirs, descriptions de sociétés proches ou lointaines, hypothèses de recherches, élaborations de « modèles explicatifs » et réflexions plus générales sur « le monde tel qu’il est », titre du septième et dernier chapitre. 

Avoir 18 ans en 1968

Avoir 18 ans en mai 68 n’est pas anodin. Marc Abélès vit à Paris, au sein d’une famille juive qui a fui la Roumanie, qui a connu les camps nazis et à « qui les communistes ont tout pris ». Sa grand-mère invite ses amies pour le thé et Marc Abélès enfant reste des heures à écouter la conversation, à « s’imbiber de leurs paroles ». Il y en avait toujours une pour faire remarquer que « servir le thé, c’est tout un art ». Il en garde le plaisir « d’écouter les autres ».

En 1968, il est « happé par le mouvement » et en devient un protagoniste. Au fil de l’évocation de ces journées, il retrouve une certaine jubilation et l’énergie qui les ont caractérisées : « La rue avait ce pouvoir de faire exploser des préjugés bien ancrés. La rue nous rapprochait, et elle nous rendait loquaces. Chacun éprouvait l’envie de raconter ce qu’il ou elle ressentait (…) c’est sans doute cette propension à parler, à partager des expériences, qui a suscité l’engouement pour les réunions, les comités, l’occupation des amphis et des salles de cours ».

Sans quitter son « milieu d’étudiants de prépas », Marc Abélès trouve son propre registre : « Toutes mes interventions étaient ponctuées par des références à la base. Je me vivais en porte-parole des revendications des prépas ». Mais cette référence à « la base » était plus que cela. Elle évoquait « tout à la fois ceux qui étaient en bas de l’échelle sociale et leur capacité à être porteurs de valeurs solides orientées vers le progrès (…) Aujourd’hui l’expression a disparu ». Il faut ajouter le récit de la journée cruciale du 13 mai, celle au cours de laquelle ouvriers, étudiants et enseignants manifestent ensemble pour demander le départ du Général de Gaulle : « Cet après-midi-là, on se sentait porté par un espoir. Toute une population se retrouvait ensemble pour se projeter dans l’avenir, et (pourquoi pas) inventer de nouveaux rapports entre ses composantes ».

Une des conséquences de cette effervescence est la création de l’Université de Vincennes. Marc Abélès a aimé la fréquenter, en devenir un « habitué », « Vincennes était sans conteste un des lieux intellectuels les plus stimulants qu’on puisse trouver en France ». Les professeurs les plus prestigieux y enseignaient et si les luttes entre groupes, maoïstes contre révisionnistes selon les catégories de l’époque, y étaient intenses, il ne faut pas oublier l’essentiel, au cœur des aspirations des « soixante-huitards » : « la possibilité offerte à des salariés non diplômés d’obtenir une formation de très haut niveau, et l’ouverture internationale qui caractérisait l’univers vincennois ».

Un parti de masse et une revue

À la suite de cette période et de l’expérience personnelle que Marc Abélès en a, il n’est pas question de retrouver le train-train universitaire, « il fallait prolonger l’action dans un contexte militant ». Au grand dam de ses parents, ce sera au Parti Communiste « afin d’intégrer un vrai parti de masse » (petit rappel : en 1969, le candidat du PC à l’élection présidentielle, Jacques Duclos, obtient 21,3 % des voix). Réunions de cellule, vente hebdomadaire de l’Humanité dimanche, distributions de tracts, porte-à-porte sont autant d’occasions de discuter avec les camarades, mais aussi avec les sympathisants et les opposants. Le tout est plutôt convivial en dépit de tabous persistants, à commencer par l’Union soviétique et les pays de l’Est, « nous appartenions au Parti des 75 000 fusillés ». Pas question pour autant d’y faire carrière. Marc Abélès refuse la « promotion » qu’on lui propose.

En fait, le « souffle nouveau qui prolongeait 1968 », les expériences autogestionnaires, le mouvement des prisons, le Larzac échappent « au cadrage imposé tant par le Parti communiste que par les gauchistes ». « Il est temps de mener à bien le projet intellectuel et politique qui nous taraudait depuis que nous avions rejoint le Parti. Le support de ce projet devait être une revue, mais il s’agissait à travers elle d’impulser un mouvement, de faire vivre des débats ». Le premier numéro de Dialectiques paraît en 1973. Tolérée par les responsables du Parti, financée par une souscription, animée pour partie par des membres du PC (beaucoup sont normaliens), elle s’attache à faire un travail idéologique et culturel en profondeur, « la revue était aux avant-postes de la réflexion politique ». Elle sera prétexte à débats et à contestations en dehors comme au sein du PC. Les communistes italiens, Gramsci, Trentin, « l’eurocommunisme », sont à l’honneur. Dialectiques connaît très vite un bon succès, un millier d’abonnés et des ventes atteignant 10 000 exemplaires pour certains numéros. Voici ce qu’en disait le journal Le Monde le 9 octobre 1976 : « Depuis trois ans, la très active revue Dialectiques a pris en une quinzaine de numéros, une place importante dans les débats théoriques et politiques suscités par le marxisme et la plupart des questions essentielles de la philosophie et des sciences humaines aujourd’hui ». Elle paraîtra jusqu’en 1981.

Spéciale dédicace pour les lecteurs, amis et rédacteurs de Metis : une fois créée, la revue Dialectiques a été animée et coordonnée par David et Danielle Kaisergruber.

Aller voir ailleurs

Parallèlement l’anthropologie s’impose. Elle permet de « se mouvoir du plus abstrait au plus concret », elle est « une invitation permanente à sortir de son confort intellectuel, à envisager d’autres visions du monde, d’autres formes de vie, d’autres modes de pensée ». Marc Abélès revient sur quelques-uns de ses « terrains », les Aveyronnais à Paris, les élus à Quarré-les-tombes dans le département de l’Yonne et plus longuement sur son séjour en Éthiopie. Ils ont fait l’objet de publications, extrêmement originales vers lesquelles je ne peux que renvoyer.

Les trois années passées dans le village Ochollo, 8 000 habitants, à plus de 500 km au sud d’Addis-Abeba en Éthiopie sont à la fois des années d’apprentissage d’un métier qui fait que l’anthropologue se trouve propulsé « chez des gens qui ne m’avaient rien demandé » et de découverte d’un système politique très différent de ceux que nous connaissons. Ochollo est divisé en quartiers et sous-quartiers. Chacun est doté d’une place publique, places où se réunissent les assemblées qui « administraient les affaires de la collectivité. On leur soumettait les litiges entre particuliers. Elles participaient aussi à l’organisation des rituels collectifs ». Tout citoyen est censé participer aux assemblées, mais les femmes et certains artisans en sont exclus. Outre les ka’o en charge principalement des rituels, des « dignitaires » sont responsables de l’organisation de ces assemblées. Ces halakas les convoquent, introduisent les débats et veillent ensuite à l’exécution des propositions adoptées. Ils jouissent d’un grand respect, mais ne sont que les « messagers » des assemblées où l’art oratoire et la capacité à argumenter jouent un grand rôle. Il n’y a pas de vote, la loi (orale) et le vrai doivent prévaloir, « tout homme suspect de dire le faux peut se défendre en faisant un serment public : il baise une pierre consacrée en jurant qu’il a dit la vérité. S’il a réellement menti, il sera frappé par le malheur et mourra ».

Les rituels d’intronisation mettent en scène l’étroite dépendance du dignitaire envers la communauté. La vigilance « à l’égard de toute velléité d’exercer le pouvoir aux dépens de l’assemblée » est permanente : « un grand dignitaire du quartier de Gucha voulut exercer son autorité sur les Ochollo. Il se heurta à la résistance de la population, fut banni et mourut en exil ». Marc Abélès poursuit : « Oui il existait des sociétés où des gens accordaient un rôle capital à la délibération collective et qui avaient entrepris de se gérer eux-mêmes sans déléguer le pouvoir à une autorité centrale ».

Une anthropologie du présent

carnets d'un anthropologueTout au long du livre on est comme associé au travail de Marc Abélès, mélange de situations qui font « l’ordinaire de la quête ethnographique » et de moments où se « fabrique la connaissance ». L’étude de sociétés différentes demande du temps, « le terrain passe par une perte de repères (…) Une grande partie du travail porte sur ces questions-indices qui ont progressivement émergé et qui viennent au premier plan de l’analyse ». Affectivement et intellectuellement, on ne sort pas indemne d’une immersion de plusieurs années au sein de groupes auxquels on peut quelquefois être tentés de s’identifier au détriment de l’enquête. L’ethnographie est une confrontation quotidienne et prolongée avec « des êtres de chair et d’os » et « un cheminement qui affecte votre pensée ». Le terrain est vecteur de nouvelles hypothèses.

Si Marc Abélès se défend de tirer des leçons « moralisantes » de ses analyses, l’anthropologie politique qu’il pratique « offre de précieux instruments pour appréhender les tensions contemporaines ». Ainsi ce chapitre sur l’irruption des Gilets jaunes et l’occupation des places, notamment Nuit debout à Paris. Ces mouvements sont très différents du point de vue sociologique, géographique et quant aux motifs de protestation. Leur originalité est dans « la volonté de faire de l’assemblée un lieu où l’obsession du leadership est en permanence neutralisée », une agora en quête d’un « dispositif de parole propice à l’exercice démocratique ». À l’opposé de réunions où « l’on répète des éléments de langage bien rodés devant un public de plus en plus clairsemé » et bien loin de la sacralisation de l’élection présidentielle et des « logiques où l’incarnation de la souveraineté se pose comme essentielle ». Et cette conclusion optimiste « les humains qu’on dit si souvent enclins à obéir, à se soumettre, à plébisciter l’autorité et l’homme providentiel, manifesteraient une inclination sans doute aussi puissante à s’assembler, non seulement pour débattre et palabrer, mais aussi pour agir et dessiner leur avenir commun ».

Un moment fondateur

Voilà qui ramène à Mai 68, « moment fondateur » comme Marc Abélès l’écrit dès l’avant-propos. Il l’a été pour lui comme pour toute la génération à laquelle j’appartiens. Plus jeune de quelques mois, j’étais encore au lycée. Je n’étais pas à Paris et n’ai pas manifesté rue Gay-Lussac ni occupé la Sorbonne. À Orléans, nous avions connaissance de ces événements par la radio et par ce qu’en racontaient les quelques « meneurs » (ceux des classes prépas par exemple) qui allaient rencontrer d’autres « meneurs » à Paris. Comme lui, j’ai le souvenir d’une « atmosphère de fête et de rassemblement », de m’être senti porté par un espoir. Marc Abélès écrit « Mai 68 a été autant une affaire de mots que d’action ». Les AG étaient chaleureuses, brouillonnes, interminables. Je faisais l’expérience de l’émotion et du risque d’une prise de parole publique et m’efforçais d’ignorer les petites guerres d’influence entre leaders autoproclamés pour mieux me concentrer sur les « vraies questions », la sélection et les examens, la domination masculine et le féminisme, les élections (« piège à cons ? ») ou la guerre au Vietnam (faut-il souhaiter la victoire du FLN de Hô Chi Minh ou crier Paix au Vietnam ?). Les questions environnementales émergeaient à peine. En 1974, René Dumont est premier candidat à se présenter à une élection présidentielle française sous l’étiquette écologiste.

« Il y avait une chose : l’idée qu’on pouvait se remettre en cause, et qui sait, réorienter son existence, c’était cela l’air de mai ! ». Pour moi ce sera la décision d’étudier la philosophie quand mes résultats scolaires et les recommandations de mes professeurs me destinaient à une carrière scientifique. Il me fallait comprendre le monde et je pensais que cela m’aiderait. Comme Marc Abélès, j’ai préparé l’agrégation de philosophie et, comme lui, n’ai pas fait un drame de l’échec qui me fermait les portes de l’enseignement. À vrai dire, j’avais renoncé avant même l’épreuve. À l’Université (j’étais à la Sorbonne à ce moment-là), on disait que les postes, en nombre limité, étaient réservés aux normaliens…

Pourtant, loin d’adhérer au PCF, je l’ai combattu avec acharnement. Le journal que j’ai diffusé toutes les semaines sur les marchés (boulevard Blanqui quand Marc Abélès était Cours de Vincennes) n’était pas l’Humanité dimanche, mais l’Humanité rouge. Mes références étaient la Chine où j’ai pu me rendre à plusieurs reprises et Mao Tsé-Toung que nous défendions lorsqu’il condamnait Deng Xiaoping soupçonné de vouloir rétablir le capitalisme. Les Communes populaires et les médecins aux pieds nus nous paraissaient des « utopies réalistes » dans la continuité de nos espoirs de Mai 68, bien préférables à la bureaucratie soviétique, même adoucie de « socialisme à visage humain » ou d’eurocommunisme. Nous mettions sur le même plan l’URSS et les USA, tous deux qualifiés de superpuissances impérialistes en même temps que de tigres de papier… En interne le sectarisme et le dogmatisme nous menaçaient plus que la routine ou la tentation d’y faire carrière. Lorsque l’heure de la rupture sera venue, comme Marc Abélès, « j’en avais fini avec les organisations politiques ».

Une ressource

Il ne s’agit évidemment pas de lister les ressemblances et des différences et encore moins d’établir après coup des pourcentages d’erreurs et de raisons. En revanche, donner à voir cet écart (*) permet de réfuter toute essentialisation de Mai 68 et de la génération qui a été « happée » par le mouvement. Un moment fondateur n’est pas un ADN qui déterminerait ce qui suit. Nous avons vécu le même événement, avec le même engagement, et en avons exploité la fécondité selon des modalités différentes, voire opposées.

En lisant Carnets d’un anthropologue, j’étais fasciné par ce mélange d’extrême familiarité et de profondes divergences. Faut-il chercher des explications à cet écart ? Il n’y a pas d’histoire d’exil dans ma famille. Mon arbre généalogique récemment établi par Michèle, ma belle-sœur férue de généalogie, est formel. Sur huit générations, du côté de ma mère comme de mon père, on ne trouve que des paysans. Tous ont vécu dans un rayon d’une cinquantaine de kilomètres autour de la maison construite par mes arrières grands-parents où je suis né. Mes grands-mères ne connaissaient pas le goût du thé. Certains dimanches elles ouvraient un bocal de cerises à l’eau-de-vie et le posaient sur la table afin que chacun se serve. Pendant les repas de famille les discussions, animées, tournaient autour de la santé des uns et des autres et puis encore et encore de récoltes, de terres, du risque de gel et de la coopé qui ne vendait pas assez cher.

Cela compte bien sûr, mais la suite ne se laisse pas aisément déduire de nos milieux familiaux respectifs. L’opposition Paris/province n’est pas plus convaincante. Méfions-nous de ce que Bourdieu appelait « l’illusion biographique », ces reconstitutions qui font de nos vies « un tout, un ensemble cohérent et orienté » et laissons la question ouverte. Il est au fond rassurant de constater qu’un même événement, vécu intensément, émotionnellement et intellectuellement, est en mesure « d’instiller » du commun et de la diversité. Un « moment fondateur » n’est pas une racine, il ne fige pas une identité. C’est une ressource qui garde en elle une part de potentiel (et potentiellement sa part d’erreur et de vérité). Comme tel, il est gros de plusieurs possibles et c’est en les explorant et en en tirant profit que se font ces « productions de soi » qui finiront par nous singulariser.

Le singulier au sein du collectif

Marc Abélès conclut à propos de l’Europe. Il a longuement enquêté au sein du Parlement européen : « Oui, l’agora est ici une nouvelle tour de Babel. Et le paradoxe c’est que plutôt que d’assumer la tension permanente que suscite ce pluralisme culturel, les praticiens de l’Europe n’ont eu de cesse de le dissimuler sous une unité de façade qui a fini par miner l’ensemble de l’édifice », au moment où la crise écologique nous fait prendre conscience de l’interdépendance entre « les préoccupations liées au territoire et des menaces de dimensions planétaires (…) la pluralité des échelles de gouvernance est devenue une réalité incontournable ».

Il y a décidément beaucoup dans ces Carnets d’un anthropologue. De Mai 68 aux Gilets jaunes pour « appréhender les tensions contemporaines ». Pour finir, Marc Abélès pose cette question : « Où trouver l’ombre propice à la réflexion ? Comment travailler à contre-jour quand les projecteurs fonctionnent à plein régime vingt-quatre heures sur vingt-quatre ? » À chacun d’y répondre.

Pour en savoir plus :

Carnets d’un anthropologue. De Mai 68 aux Gilets jaunes. Marc Abélès. Odile Jacob. 230 pages.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. Président du Comité Emploi à la Fondation de France de 2012 à 2018. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.