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La Coupe du monde féminine de football se déroule en ce moment. Que les meilleures gagnent ! Il y a quelques années, une animation festive et culturelle avait consisté à organiser des matchs de football sur le plan incliné de la Piazza de Beaubourg devant le Centre Pompidou (Paris 4e). Ce choix de « s’incliner » a suscité la réflexion de Philippe Denimal, sociologue du travail et consultant.

Le terrain incliné oblige alors les joueuses et les joueurs à miser sur une double coopération : il s’agit non seulement de faire les bonnes passes et de choisir les bonnes stratégies mais, en plus, d’intégrer le fait que les risques sont plus grands de voir le ballon sortir de la surface si une autre joueuse ou un autre joueur – de la même équipe si possible – ne le récupère pas très vite. Les joueuses ou les joueurs de l’autre équipe sont toujours des adversaires mais les lois de la physique ajoutent un handicap au regard de l’objectif de marquer, ceci pour les deux parties prenantes, leur intérêt commun étant que le ballon ne sorte pas sans cesse du terrain. Cette complexité supplémentaire conduit les joueuses et les joueurs à entrer dans des formes d’interactions inédites, plus directes et plus proches.

Et, éventuellement, à la fin du match, l’une ou l’autre des équipes s’incline.

Nous ne sommes pas loin de la théorie des jeux, la bien nommée en l’espèce, ou du paradoxe de Mancur Olson (Logique de l’action collective, PUF, 1978) qui évoque la nécessité d’une propension à la confiance et à la coopération pour créer un bien collectif. Sans quoi l’intérêt individuel l’emporte toujours, négligeant potentiellement un plus grand profit commun.

Sur la piazza de Beaubourg, la pente oblige à bouger les lignes, à penser autrement les difficultés à surmonter, à utiliser des moyens originaux, à imaginer des solutions nouvelles pour assurer un beau spectacle. Les habitudes des joueuses ou des joueurs sont troublées et il faut un temps d’adaptation pour parvenir à rétablir un jeu un peu fluide. Regarder les éléments autrement, s’adapter à un contexte nouveau, intégrer de nouvelles règles, les partager avec les autres, tout cela conduit les protagonistes à modifier leurs manières d’agir et à rendre les multiples formes de communication plus robustes ou plus sophistiquées.

Si l’on osait le parallèle avec le dialogue social dans les entreprises, le mieux serait sans doute de terminer la partie à match nul après de beaux échanges et quelques buts magnifiques. La qualité du jeu ne vaut-elle pas mieux que le résultat ? Et, quelle que soit l’issue — fonction des rapports de forces —, les vrais sportifs ont toujours plaisir à voir les joueuses ou les joueurs se saluer respectueusement et tomber dans les bras les uns des autres après le coup de sifflet final. Sans parler des fameuses troisièmes mi-temps dont on parle plus fréquemment avec le ballon ovale. Cela se produit parce que toutes et tous ont pris plaisir à jouer ensemble et que la compétition — les intérêts divergents n’empêchent pas la fraternité, les terrains d’entente — qui caractérisent ce vivre ensemble dont on parle sans cesse sans jamais oser y parvenir vraiment.

L’inclinaison pour les échanges, c’est tout de même bien mieux que le repli sur soi et l’enfermement. Tirons profit de notre humanité, communiquer avec ses semblables fait partie des nécessités et des plaisirs de la vie. Quand il s’agit d’entrer en contact avec d’autres humains un peu moins semblables, il est vrai que c’est parfois plus compliqué : l’autre, avec ses différences, nourrit toutes sortes de prudences ou de peurs, les relations sont plus complexes, la culture, les traditions, les habitudes de vie, les façons de raisonner, la langue, sont autant de difficultés supplémentaires qui n’existent pas, ou moins, avec ses proches ou ses amis de longue date. Mais la richesse se situe précisément dans la découverte de ce qui nous distingue des autres. Allez, inclinons-nous.

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