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– Olivier Riboud, propos recueillis par Fanny Barbier et Carine Chavarochette –

Il se dit que les jeunes n’aiment pas l’industrie. De mémoire de jeunes, c’est-à-dire de la mémoire des plus vieux, ils en ont gardé l’image de l’usine, des Temps modernes de Chaplin, du bruit et du sale. Rien à voir avec l’industrie d’aujourd’hui. Voici les propos que nous avons recueillis lors d’une rencontre avec Olivier Riboud, directeur général de L’Industreet, un nouveau type d’école pour l’industrie du futur et le savoir-vivre en entreprise.

Le projet de L’Industreet est né en 2018 à l’initiative de TotalEnergies et de son PDG, Patrick Pouyanné, qui souhaitaient s’impliquer dans l’insertion des jeunes, notamment des 200 000 qui sortent du système scolaire sans solution, pour les former à des métiers de l’industrie. « Ce secteur cherche de nombreux talents et offre des perspectives d’emploi sérieuses et durables aux jeunes qui n’ont pas encore trouvé leur voie ou la formation qui leur convient. Contrairement aux préjugés, le secteur de l’industrie, en pleine évolution par la robotisation et la digitalisation, redevient source d’opportunités pour les jeunes. Nous voulions devenir ce chaînon manquant entre les jeunes et les entreprises qui ont des difficultés à répondre à leurs besoins de recrutement, à attirer des personnes qualifiées et motivées. » explique Olivier Riboud qui a rejoint TotalEnergies pour participer à la création du projet. « Il ne s’agissait pas de créer un centre de formation interne de la compagnie TotalEnergies, mais bien une structure d’intérêt général qui a pris la forme juridique d’une association loi 1901, financée intégralement par la Fondation d’entreprise de TotalEnergies »

La création de L’Industreet : les mantras d’origine et la démarche

Plusieurs mantras ont guidé et guident toujours la démarche de l’équipe de L’Industreet :

  • Accueillir des jeunes, avec ou sans diplôme, entre 18 et 30 ans.
  • Leur proposer des formations totalement gratuites qui débouchent sur un métier, pas seulement sur un diplôme.
  • Assurer à tout jeune qui suit le programme d’avoir un projet professionnel abouti : soit un emploi en CDI, soit une poursuite d’étude vers des niveaux de qualification supérieure. Ainsi pour permettre à tous et toutes de faire évoluer leur projet professionnel à tout moment, les entrées dans l’école sont organisées chaque mois, loin de ce qui se fait dans le système scolaire classique.
  • Construire une pédagogie différente, car les pédagogies traditionnelles ont échoué avec ce public. L’apprentissage à L’Industreet est basé sur la pratique et la personnalisation. Sa durée est modulable (de 8 à 18 mois) comme est adapté à chacun l’accompagnement social et pédagogique.

« Ces spécificités nous permettent d’accueillir toute l’année des profils très variés de jeunes à des périodes de leur parcours professionnel différentes. Cependant, elles engendrent aussi de nombreuses contraintes administratives. Notre association loi 1901 est une organisation unique qui ne répond pas aux critères du monde de la formation (durée, diplôme, gratuité…), ce qui en fait sa force auprès des jeunes, mais un OVNI auprès des institutions.

Fin 2018, nous avions notre objectif — former des jeunes aux métiers de l’industrie du futur — nous n’avions ni le lieu ni la connaissance des métiers auxquels devaient mener nos formations. Nous avons exploré les données du monde de l’emploi pour sélectionner les métiers de niveaux techniciens supérieurs (bac+2) les plus en tension, ceux pour lesquels il y a en moyenne 1,2 CV disponible par offre d’emploi, et que nous avions une légitimité à aborder.

Ainsi, nous avons choisi de monter des formations vers 8 métiers dans 5 filières.

  • Ligne de production automatisée, pour devenir technicien de maintenance ou conducteur de ligne de production
  • Terminaux de distribution d’énergie, pour évoluer en tant que technicien d’installation et de maintenance de centrales photovoltaïques ou de bornes de recharge de véhicule électrique (IRVE)
  • Inspection et contrôle non destructif : pour devenir l’inspecteur en conformité des installations
  • Numérisation des installations industrielles : pour devenir technicien en jumeau numérique et en amélioration continue ou technicien BIM (Building Information Modeling) modeleur du bâtiment
  • Maintenance multiservices robots-assistés : pour évoluer en tant que chef d’équipe ou technicien de maintenance dans les métiers du multiservice.

Une fois le choix des filières et métiers établi, nous avons demandé aux professionnels les compétences nécessaires à l’exercice de leur métier et avons bâti pour chacun notre référentiel de compétences en y ajoutant des compétences comportementales, clés à nos yeux pour réussir dans le monde du travail. Nous avons ensuite associé à chaque référentiel la certification professionnelle qui lui était la plus proche afin d’asseoir une légitimité qui rassure prescripteurs et parents.

Ainsi, les formations de L’Industreet permettent aux apprenants d’obtenir un certificat professionnel reconnu par le ministère du Travail : Certificat de qualification professionnelle (CQP) pour certains et Titres professionnels pour d’autres, enregistrés au RNCP (répertoire national de la certification professionnelle). Ces certifications sont faites par des jurys externes désignés et sur des sujets soumis par la DRIEETS Île-de-France (Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités). Toutes les certifications et habilitations obtenues sont regroupées dans un open badge NFT (non-fungible token) individuel et infalsifiable, donné à chaque apprenant à l’issue de sa formation. Nous avons ajouté un badge spécifique permettant de reconnaître des compétences comportementales spécifiques (soft skills) importantes à valoriser auprès d’un futur employeur.

Lorsqu’il sort de l’Industreet, l’étudiant. e est prêt. e à l’emploi. »

Le couple lieu et pédagogie

« Après avoir visité une quarantaine de sites, l’équipe projet a choisi d’implanter L’Industreet à Stains, au cœur du Grand Paris. Quatre atouts font la force de ce site : son accessibilité en transports en commun, son originalité architecturale, son potentiel en termes d’infrastructures et la réputation de Stains en tant que ville solidaire. Avec 11 000 m2 construits en bois et dédiés à l’apprentissage, le campus est un véritable lieu de vie : halle flexible, espaces dédiés aux cours pratiques, ateliers, mais aussi une résidence étudiante prévue pour ouvrir en septembre 2023. »

Le bâtiment a obtenu la certification BREEAM (pour « Building Research Establishment Environmental Assessment Method ») symbole de l’engagement de l’association pour le respect de l’environnement. Les 250 panneaux solaires sur les toits du campus permettent d’être autonome énergétiquement.

La pratique est au cœur de la pédagogie grâce au Fablab et à l’atelier. Des équipements adaptés à l’évolution technologique des métiers comme des imprimantes 3D, une machine virtuelle ou des postes de réalité augmentée sont accessibles dans le Fablab. L’atelier permet aux apprenants de pratiquer leur futur métier comme en entreprise. « Nous avons par exemple des lignes de production automatisées de masques et gels hydro-alcooliques pour nos futurs conducteurs et conductrices, des drones de nettoyage pour les futurs chefs d’équipe nettoyage multiservices ou encore une ferme pédagogique de panneaux photovoltaïques pour nos futurs techniciens en terminaux de distribution d’énergie. »

Modalités et particularités des formations de L’Industreet

L’une des particularités de L’Industreet est de recruter des jeunes sur leur motivation et leurs compétences comportementales avec des entrées en formation tous les mois. Cette philosophie génère une hétérogénéité des profils recrutés qui explique que le parcours de formation se divise en deux temps :

  • La prépa. Elle a une durée de 2 mois et permet aux apprenants d’acquérir des compétences techniques, de découvrir les métiers proposés par L’Industreet et de développer les compétences comportementales. Elle permet également de réduire l’hétérogénéité des groupes.
  • Les filières. Le temps avant de passer son diplôme varie selon le métier choisi, la motivation et l’investissement des apprenants.

Que ce soit en prépa ou en filière, L’Industreet favorise les pédagogies actives et le social learning. Ainsi, tout est mis en place pour que l’apprenant soit acteur de son apprentissage et le formateur facilitateur. Les équipements permettent de faciliter la mise en place d’une pédagogie par la découverte, et favorisent la création de projets au plus proche des réalités terrains. De plus, les formateurs étant des experts métiers, ils peuvent utiliser leurs expériences professionnelles pour préparer les apprenants aux réalités de leur futur métier, et construire des projets de mise en situation réalistes.

Un stage de deux mois minimum est également prévu dans le cursus de formation. Il permet de confronter les apprenants au monde de l’entreprise, d’utiliser les connaissances acquises en conditions réelles et de conscientiser les compétences développées pendant la formation.

Quelques chiffres

  • Depuis son ouverture, L’Industreet a accueilli 300 jeunes en formation. Ils sont 197 en ce moment dont 20 % de jeunes femmes pour un objectif de 400 jeunes dont 50 % de jeunes femmes.
  • La première session a ouvert en novembre 2020. Sur les 38 présentés en certification, 37 l’ont obtenue, le 38e n’a pas passé la seconde partie de l’examen, car il avait déjà signé un CDI. Soit un taux de réussite de 97 %.
  • Sur ces 38, 21 ont été embauchés, 14 poursuivent leurs études — dont un en école d’ingénieur — et 3 sont en recherche d’emploi.
  • 20 % des apprenants ont abandonné avant la fin du parcours.
  • 14 sont inscrits à la prochaine certification de septembre 2022.
  • Les jeunes qui intègrent L’Industreet : 16 % n’ont aucun diplôme, ni brevet, ni CAP, 35 % ont le niveau bac ; 35 % ont le bac et un début d’études supérieures ; 14 % ont une formation supérieure validée (licence ou master) et veulent se réorienter.
  • 64 entreprises partenaires ont accueilli des stagiaires.
  • Le budget annuel est de 10 millions d’euros, entièrement financé par la Fondation d’entreprise Total.

« La plupart des apprenants se voient proposer un emploi à l’issue de leur période de stage en entreprise. Les entreprises reconnaissent et valorisent la posture professionnelle des apprenants de L’Industreet, remarquable d’après elles par rapport à des formations plus traditionnelles » se réjouit Olivier Riboud pour qui l’expérience de L’Industreet représente le plus beau moment de sa vie professionnelle par ailleurs déjà riche : après un début de carrière dans l’industrie, il rejoint le monde de la formation en intégrant en 2006, jusqu’en 2018, le réseau des Campus Veolia comme Directeur Performance et Coordination.

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Fanny Barbier, éditrice associée au sein de la Smart Factory d’Entreprise&Personnel (réseau associatif qui mobilise, au service de ses adhérents, les expertises de consultants RH et la recherche en sciences humaines). Elle étudie en quoi les évolutions de la société ont un impact sur le travail et les organisations et propose des pistes pour la transformation heureuse de ces évolutions au sein des entreprises. Elle dirige le service de veille et recherches documentaires d’E&P. Elle a co-créé et animé des think tanks internes au sein d’E&P, BPI group et Garon Bonvalot et publié de nombreux ouvrages et articles sur le travail et le couple travail/société.