Antoine Compagnon publie La littérature, ça paye !. J’aime bien les pas de côté et le titre provocateur du livre de l’académicien, professeur émérite au Collège de France et professeur à l’université Columbia, m’a incité à aller y voir de plus près. Avons-nous là une alternative au déclin des revenus du travail, une lueur d’espoir, au moment où Antoine Foucher, directeur de Cabinet de Muriel Pénicaud, ministre du travail de 2017 à 2020, publie Sortir du travail qui ne paie plus et qu’un rapport de l’OIT alerte sur le déclin des revenus du travail comparés à ceux du capital ? La question mérite réflexion.
Dans une première partie du livre, Antoine Compagnon s’interroge sur ce que rapporte la littérature pour celles et ceux qui la produisent. Premier constat, peu d’écrivains vivent bien de leur plume. Seuls 15% d’entre eux perçoivent plus de 9 000€ de droits d’auteur par an : « Jadis ils étaient rentiers comme, comme Gide et Proust ; aujourd’hui ils sont professeurs, journalistes, éditeurs ». Ce polytechnicien, docteur d’Etat es lettres, écarte l’idée selon laquelle « si ça se vend, c’est mauvais signe » mais note que la littérature qui « rapporte » se limite en France à quelques noms, « toujours les mêmes, Paul-Loup Sulitzer, Marc Levy, Guillaume Musso, Joël Dicker ». Baudelaire, aujourd’hui le poète le plus vendu, a vécu dans la misère, les dettes, l’insécurité. Son histoire témoigne néanmoins de la possibilité réelle que « ça paye », mais à titre posthume. Pour lui « la malédiction c’est que cela se soit mis à payer trop tard, environ cinquante ans après sa mort, quand Les fleurs du mal sont devenues un classique ». Mêmes les « capitaux patients » chers à nos amis canadiens seraient devenus fébriles.
Les conditions de production d’un livre comptent bien sûr : « les gains de productivité sont peu concevables en littérature, comme dans toutes les activités où l’input essentiel est le travail, tels l’enseignement et la culture en général ». La technologie ne change rien. Antoine Compagnon note qu’en ce qui le concerne : « avec le traitement de texte, je ne cesse de me relire, de fignoler, de changer un mot, de retourner une phrase, de déplacer un adverbe, de déporter un paragraphe ». Il imagine ce que cela aurait entraîné chez de grands auteurs : « Si Proust avait connu le traitement de texte, il n’en aurait jamais fini ». L’intelligence artificielle bouleversera-t-elle cette économie du livre ? Elle produira sans doute une « littérature industrielle », ultra-codée, recombinant les stéréotypes : « Au Festival du livre de Paris en avril dernier, la New Romance attirait les queues les plus longues d’acheteurs et d’acheteuses en quête de dédicace ». Et l’académicien s’interroge. Qu’en sera-t-il si ces livres n’ont personne pour les signer sur les salons ? Cette littérature laissera-t-elle une place à « l’autre littérature, l’artisanale, la flâneuse, la nonchalante, l’improductive, la rebelle ? ». A suivre.
L’essentiel du livre est en fait consacré au bénéfice pour le lecteur. Première surprise, Antoine Compagnon prend le contre-pied de l’idée de l’art pour l’art, selon laquelle « il est bon qu’il y ait dans ce monde de plus en plus utilitaire, dans cette vie de plus en plus terre à terre, des choses qui ne servent à rien ». Il ne prône pas pour autant un art engagé, embrigadé. L’art se disqualifie « s’il se limite à l’illustration d’une morale ». S’il défend la place de la littérature, la pertinence de la culture littéraire, c’est parce qu’elle est un moyen irremplaçable de « connaissance de l’altérité, de la compréhension de l’ici-bas ». Proust, abondamment cité par celui qui en est le spécialiste, l’écrit ainsi : « Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre ». Dans la présentation de sa collection Raconter la vie en 2014 Pierre Rosanvallon rappelait lui aussi « les voies plurielles de la connaissance » et l’importance qu’ont eue les romans du 19ième siècle. S’il cite plus volontiers Balzac, Zola, Dickens ou Steinbeck que Proust et Baudelaire, il voit dans la littérature la possibilité « d’un supplément d’intelligibilité ».
Sur le marché du travail, il est faux de prétendre que les facultés de lettres sont une fabrique de chômeurs. Il est vrai que les diplômés de Sciences Humaines et Sociales (SHS) trouvent fréquemment du travail au prix d’un déclassement, « avec un doctorat certains deviennent professeur des écoles », source potentielle d’amertumes. Antoine Compagnon relativise ce constat. Il s’appuie sur une étude du CEREQ selon laquelle au bout de trois ans beaucoup d’entre eux « ont été promus à un emploi conforme au niveau de leur diplôme ». C’est que la littérature peut « servir dans la vie : à sortir de soi, à comprendre l’autre, à se connaître soi-même comme autre ».
Proust, encore lui, « dénonce l’aveuglement de l’homme occupé, positif, pratique, ambitieux mais borné ». Antoine Compagnon n’a de cesse de moquer « ces hommes et ces femmes occupés », leur satisfaction lorsqu’ils prétendent « ne pas avoir le temps », « pas le temps de lire, pas le temps de se rendre dans un musée ou à un concert, pas le temps de réfléchir ». Leur arrogance aussi, ces hommes « occupés » en tirant le sentiment de leur supériorité. C’est que « l’incompréhension du travail intellectuel est l’une des choses les plus répandues au monde ».
Antoine Compagnon insiste. Il soutient que la littérature représente un atout dans toute profession, un « avantage compétitif ». Il n’y a pas de statistiques qui le prouveraient et il est bien possible qu’une partie de ces avantages puisse être assimilée à ce que Bourdieu appelle la distinction, synonyme de reproduction sociale, et donc de discrimination. C’est le reproche fait aux épreuves traditionnelles de culture générale, non seulement d’être un vernis superficiel, « une culture du ouï-dire », mais de privilégier les « héritiers » au détriment des « boursiers ».
Dans un chapitre en partie autobiographique, cet arrière-petit-fils de polytechnicien, fils de général, s’interroge sur ce qu’on peut entendre par méritocratie, celle que vénère l’école de la République et qui prétend être en mesure de « neutraliser les inégalités sociales ». Ce faisant elle rend chacun « responsable de son histoire individuelle, et donc coupable de ses échecs éventuels ». A l’encontre de cette vision idyllique, il cite « un indicateur fiable, selon lequel seuls 10% des enfants issus des 20% des ménages aux revenus les plus faibles se retrouvent parmi les 20% des ménages aux revenus les plus aisés à l’âge adulte ». Il faudra plus que le livre de Xavier Niel pour montrer le contraire.
Antoine Compagnon cite Pierre Bourdieu, mais ne se résout pas au déterminisme social. La littérature peut aider, même s’il ne faut pas la confondre avec la vie : « non pas vivre la littérature comme si c’était la vraie vie, mais vivre sa vie comme si c’était de la littérature, comme si l’on écrivait un roman ». Il ajoute un peu plus loin : « tant pis ou tant mieux si cela se termine sur l’échafaud ».
Le handicap aujourd’hui de la lecture, c’est le temps qu’il faut y consacrer : « la lenteur de la lecture littéraire, de la lecture rapprochée, est devenue insupportable quand on la compare aux vitesses conquises par les nouvelles technologies ». Il compare ce temps à celui que requiert l’apprentissage d’une langue étrangère. On sait les bienfaits de la lecture comme de l’étude d’une langue pour des jeunes enfants. On dit moins qu’au travail aussi la littérature se révèle toujours payante « à qui sait attendre ». Antoine Compagnon cite de nombreuses études et publications. A propos de la sérendipité qui allie hasard et sagacité, notion à l’honneur dans les cours de management, popularisée par le sociologue Robert Merton, son collègue à Columbia, il écrit « la leçon vaut dans les sciences comme dans le négoce, dans les arts comme dans les métiers, et elle définit parfaitement la compétence littéraire essentielle, qui consiste à reconnaître qu’une histoire est possible, qu’une image est née. C’est la metis d’Ulysse, la curiosité de Montaigne ».
Cette compétence littéraire seule permet d’atteindre les sommets d’une profession ou d’une carrière politique. Exemples à l’appui, Antoine Compagnon pose cette question : « Qu’ont-ils trouvé dans l’art, qu’ont-ils compris à la littérature, ceux d’entre eux qui ne sont pas des buses ? Pourquoi réussissent-ils mieux que les autres ? Est-ce affaire de distinction ? de chic ? d’allure ? de tact ? d’un privilège de naissance ? Ou de cette inventivité, de cette confiance, de cette grâce que donne la culture désintéressée et qui permettent de reconnaître l’accident heureux parmi les vicissitudes de la vie ». Bonnes lectures !

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