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Frédéric Debroas, propos recueillis par Jean-Marie Bergère

Working First est le nom d’une association et un slogan. Contrairement à l’humeur politique du moment, il ne s’agit pas de transformer le travail en norme morale ou en contrepartie obligée à des droits sociaux. En France, l’association est née en 2017 à Marseille suite à une expérimentation de 3 ans à l’initiative de l’AP-HM (Assistance publique-Hôpitaux de Marseille) et du dispositif « Un chez-soi d’abord » (association Habitat alternatif social – HAS) qui accompagne des personnes sans domicile dont beaucoup souffrent de troubles psychiques plus ou moins sévères. Elles sont sorties du marché du travail depuis plusieurs années. Comment aborder conjointement l’accès à un logement et le retour en emploi ? Jean-Marie Bergère a rencontré Frédéric Debroas, animateur de l’Association Working first.

Comment est née l’association Working first ?

Accéder à un logement décent est important mais il ne répond pas au besoin de se sentir utile, d’être occupé, d’avoir des journées organisées, de sortir de son isolement et de l’ennui. L’association était confrontée aux demandes de trouver ou de retrouver du travail, aussi bien pour des raisons financières que sociales, pour se sentir aller mieux. Lancée en 2014 en tant que service expérimental, Working First s’est constitué en association en 2017.

En manque de solutions d’accompagnement vers et dans l’emploi pour ces personnes, un groupe de professionnels issus de l’APHM et du Chez soi d’abord se sont tournées vers un modèle né aux Etats-Unis quelques décennies auparavant, le modèle IPS (Individual Placement and Support). La méthode, qui s’inscrit dans le paradigme du rétablissement en santé mentale, associe l’idée d’un accompagnement avec celle de droits sociaux reconnus aux patients en général et donc aux personnes atteintes de maladies psychiques. La naissance du modèle IPS dans le contexte général de la lutte pour les droits civiques est déterminante. Elle conditionne le type de relation avec les personnes concernées.

Nous partons de leurs choix, de leurs décisions, de leurs besoins. Nous ne les décourageons jamais a priori mais nous pouvons être amené à réorienter leurs recherches. Nous préférons aller vite et faire évoluer les objectifs en cours de route plutôt que faire durer la réflexion pour élaborer dans l’absolu un projet professionnel « idéal ». Les échanges de pair à pair et les mises en situation sont souvent déterminants. Une jeune femme voulait devenir chauffeur de bus. Après une rencontre dans une entreprise de transport, elle réalise que la pression risque d’être trop forte et elle réoriente ses recherches vers des emplois de livreuses qui répondent à ses attentes, se déplacer et être en contact de personnes diverses, sans un long parcours de formation et la responsabilité de passagers.

Au cours de leur parcours de soin, en hôpital ou non, les médecins -et les médicaments- décidaient pour elles. Il est essentiel qu’elles reprennent suffisamment confiance en elles et en leurs capacités pour se projeter dans un emploi. Ce n’est pas possible si les personnes ont une image négative d’elles-mêmes. La reconnaissance de ses droits en tant « usager de la santé mentale » est un des vecteurs qui aide à envisager le rétablissement. Aux Etats-Unis, se sont constitués des collectifs de « Survivants de la psychiatrie » afin de faire reconnaître leurs droits à des soins et à une vie de qualité. Personne ne doit être réduit à sa maladie.

Qui sont les personnes concernées ?

Ce sont des personnes qui souffrent de troubles psychiques qui peuvent être très sévères, schizophrénie, bipolarité, dépressions chroniques, troubles addictifs. Nous ne parlons pas de guérison mais de rétablissement. Ce que nous expérimentons c’est qu’il est possible de vivre, de travailler, de se projeter, avec la maladie. Au travail, il est souvent nécessaire d’organiser certains aménagements, des temps de pause plus fréquents par exemple, des moments de re-concentration. Il peut être difficile d’effectuer des heures supplémentaires, voire de travailler à temps complet. Des journées en télétravail peuvent permettre de mieux gérer ses émotions ou une fatigue excessive.

70% des personnes que nous accompagnons choisissent de ne pas dévoiler leur maladie, ni lors de leur entretien d’embauche, ni ensuite. Cela implique d’adapter notre stratégie de soutien à l’emploi, mais nous respectons ce choix. La gêne, la honte, la peur du jugement et des préjugés sont très présents. En moyenne, en France, c’est la proportion inverse, 70% choisissent d’en parler.

Nous constatons actuellement une évolution. Nous accompagnons des personnes plus qualifiées, avec un parcours professionnel déjà conséquent et qui ont connu un burn-out. C’est quelquefois plus difficile pour elles de retrouver un emploi au niveau de leur formation et de leur expérience. Nous avons accompagné plus d’une centaine de personnes, elles ont entre 18 et 62 ans, la majorité a entre 30 et 50 ans.

Comment et quand intervenez-vous ?

Nous intervenons à deux niveaux. En premier lieu, nous intervenons sur le territoire de Marseille grâce à notre équipe de job-coach directement pour accompagner des « appariements » entre un candidat et une entreprise. Si la personne a décidé de divulguer sa maladie, nous pouvons intervenir dans l’entreprise, y compris au sein du collectif de travail et parler par exemple des aménagements nécessaires. Nous organisons des rencontres régulières tripartites, de façon à ne jamais laisser une situation se dégrader. Nous ne fixons pas de limite dans le temps à notre accompagnement.

Si nous ne pouvons pas intervenir au grand jour, il nous arrive d’aller « incognito » dans les entreprises pour analyser nous-mêmes la situation. Il arrive qu’un salarié nous dise que tout va bien alors que nous constatons qu’il subit une pression très forte et continuelle, qui risque de se terminer par une période de crise. Nous pouvons accompagner toutes les étapes de la vie d’un contrat de travail : du sourcing à la rupture du contrat, en passant par la définition de la fiche de poste, les aménagements, l’activation des aides à l’embauche, l’évolution professionnelle et le développement de carrière. Nous avons en général un accueil plus facile dans les plus petites entreprises.

Il nous arrive d’accompagner des ruptures, le plus souvent liées à la vie ordinaire des entreprises et notamment des ruptures conventionnelles. Ces ruptures interviennent très rarement pendant la période d’essai. Récemment nous avons accompagné une reconversion. Après un retour réussi en emploi en tant que comptable, cette personne souhaitait devenir formateur en comptabilité, ce que son expérience professionnelle de plusieurs années permettait et que son parcours de soin en psychiatrie n’interdisait absolument pas.

De façon très schématique, on constate qu’il est plus facile d’être recruté en ne parlant pas de ses troubles, mais plus facile de rester en emploi en en parlant ouvertement. Ça paraît évident mais c’est un choix qui appartient à chacun et qui est difficile.

Des formations et des prestations d’accompagnement sont également réalisées par un organisme de formation le WFX que l’association a créé en 2018 afin de répondre à cet objectif d’essaimage de la méthode IPS. Le WFX s’adresse aux structures du secteur sanitaire, social et médico-social telles les Ailes Déployées à Paris. Actuellement nous organisons une trentaine de sessions par an pour un millier de professionnels.

L’emploi n’est-il pas facteur de risque ?

Nous devons lutter contre une idée très prégnante selon laquelle le retour à l’emploi est un risque et qu’il faut l’éviter. Sans nier la réalité des risques psychosociaux (RPS) ni que le travail puisse être à l’origine de souffrance et de crises comme les burn-out, le modèle IPS et notre expérience, nous montrent que ça peut être aussi un élément essentiel du rétablissement et d’un parcours de vie satisfaisant.

Nous sommes confrontés à cette ambivalence du travail. D’un côté l’emploi de qualité est reconnu comme un déterminant social de la santé. La recherche comme les témoignages de personnes concernées nous indiquent qu’il s’agit bien d’un facteur clé de rétablissement. De l’autre, on peut aussi constater des effets délétères du travail sur la santé mentale, notamment lorsque l’autonomie, le sentiment d’utilité et la reconnaissance ne sont pas au rendez-vous. C’est particulièrement le cas en France où les troubles psychiques représentent la deuxième cause d’arrêt de travail de longue durée

Quelles relations avez-vous avec les services publics spécialisés ?

Nous sommes en relation avec les services sociaux, médicaux et du service public de l’emploi (France Travail, Cap Emploi, Mission Locale), et les entreprises. Nous jouons un rôle de médiation entre les personnes et ces institutions qui travaillent habituellement en silo. Dans le cadre de la Plateforme d’emploi accompagné, nous sommes soutenus par l’AGEFIPH (Association de gestion du fonds pour l’insertion professionnelle des personnes handicapées), le FIPH (Fonds pour l’insertion des personnes handicapées) et l’ARS (Agence régionale de santé) PACA. Mais les personnes que nous accompagnons n’ont souvent pas le statut de « Travailleur handicapé ».

Les collectivités nous aident également, souvent pour des actions vers des publics spécifiques, les jeunes, les habitants de tel quartier par exemple. La Fondation de France nous accompagne en tant que Acteurs clés de changement (ACDC) dans le programme Inventer demain. Grâce aux actions de formation nous développons nos ressources propres. Nous défendons toujours notre spécificité qui est d’accompagner vers et dans l’emploi selon le paradigme général du rétablissement, du parcours de vie satisfaisant avec la maladie. Récemment nous avons été mandatés pour une mission d’évaluation en Belgique.

Comment êtes-vous arrivé à Working first ?

J’ai longtemps travaillé à l’étranger, en Amérique du Sud, en Pologne, en Allemagne. J’ai été journaliste. J’ai enseigné le français à des diplomates et à des cadres de grandes entreprises. J’ai découvert ce vaste continent de la santé mentale en 2018 en rejoignant Working First dans la région dont je suis originaire. Il n’y a pas de parcours balisé pour prendre en charge ces questions et cette mission me permet de mettre mes compétences au service de mon engagement. Un emploi de qualité donc.

Pour en savoir plus :

Le site internet de Working First

Le site de LAD, Les Ailes déployées

Les dix ans du dispositif un chez soi d’abord (Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement, 2021)

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.