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Yann-Firmin Herriou, propos recueillis par Jean-Marie Bergère

La Validation des acquis de l’expérience (VAE) a été créée en France il y a plus de 20 ans. En capitalisant sur des années de pratiques de Bilans de compétences et de Validation des acquis professionnels (VAP) qui permettaient de reprendre des études, elle donne à l’expérience acquise un statut équivalent aux formations scolaires ou académiques pour obtenir un diplôme. 

Yann-Firmin Herriou, co-fondateur du cabinet Perspectives et Rebonds, responsable du Développement chez Catalys Conseil, accompagne salariés et entreprises dans leurs projets de « prospective métiers », d’orientation et de mobilités professionnelles. En réponse aux questions de Jean-Marie Bergère, il fait le point sur la VAE aujourd’hui et sur les perspectives qu’elle offre. 

Quel bilan peut-on tirer aujourd’hui d’un dispositif créé il y a une vingtaine d’années ? On a le sentiment que la VAE reste toujours marginale, malgré plusieurs réformes, notamment en 2023. 

Yann-Firmin Herriou : Clairement, les chiffres restent modestes en termes de parcours VAE menés à leur terme ces dernières années. Après une décennie de croissance constante entre 2002 et 2012 pour atteindre près de 30 000 VAE en 2012, la tendance s’est inversée et se stabilise actuellement à un étiage bas de moins de 18 000 VAE en 2023.

D’aucuns contesteront ces chiffres, arguant du fait qu’aucune statistique fiable n’existe sur le sujet. Si cela n’est pas faux, ils proviennent malgré tout d’analyses constantes inscrites dans les annexes successives aux projets de lois de finances, le « jaune » du PLF, et traduisent donc des tendances incontestables, au-delà même de l’exactitude des chiffres en valeur absolue.  

La réforme de 2022, réellement mise en œuvre avec le décret d’application de décembre 2023, et l’ouverture de la plateforme France VAE à l’été 2023 ne permettent pas encore de tirer des conclusions définitives : les effets de la réforme, suppression de la durée d’une année d’expérience pour préparer un diplôme par la VAE ; consécration de l’accompagnement à travers la création du rôle d’Architecte Accompagnateur de Parcours (AAP) ; congé de VAE porté à 48 h, sont trop récents pour en juger les effets ; quant à la plateforme, ses changements de fonctionnement ont été trop fréquents ces 24 derniers mois pour en tirer de réels enseignements. 

La seule chose qui peut être affirmée est que le nombre de parcours VAE sollicités traduit un potentiel incontestable : à l’été 2024, la plateforme pouvait revendiquer près de 50 000 demandes de faisabilité, et celles-ci concernaient uniquement les 220 certifications alors inscrites sur ce portail !

D’une façon générale, l’expérience est-elle une « valeur en hausse ». À quels signes peut-on voir que les choses bougent — si c’est le cas — au niveau des représentations comme au niveau des atouts valorisables sur le marché du travail ? 

La transmission des savoirs est une préoccupation de plus en plus fréquemment évoquée par les DRH. L’attrition naturelle se renforçant du fait de l’évolution de la pyramide des âges, la perte d’expérience accumulée par les salariés qui quittent l’entreprise inquiète. Sa conservation, plus encore sa transmission, est donc un enjeu fondamental.

La VAE peut être un moyen d’y répondre : alors que la mobilisation du CPF (Compte personnel de formation) n’est plus possible une fois la retraite soldée, sa mobilisation comme couronnement d’un parcours en entreprise via la préparation d’une VAE est l’occasion, pour le candidat, d’opérer un travail réflexif sur sa pratique professionnelle. Reste alors à créer un dispositif innovant de « compagnonnage » avec une nouvelle recrue appelée à le remplacer pour servir la transmission des compétences, fruit de l’expérience. Sont ainsi mises en lumière et transmises ces compétences « informelles », ces gestes professionnels qu’aucune fiche de description de fonction ne peut approcher !

Autre signe encourageant : la valeur d’un diplôme obtenu par la VAE est de moins en moins contestée. En dehors du quarteron des derniers résistants enfermés dans leurs bastilles universitaires, temples de l’acquisition de la « connaissance véritable », la force de la compétence patiemment acquise en situation de travail mises en œuvre est largement reconnue. Pour preuve : les recruteurs contestant la valeur d’une certification au motif de son acquisition par la VAE, ont quasiment totalement disparu. 

Les AFEST, qui donnent également un rôle important à l’expérience, sont-elles un soutien ? une concurrence, autre chose qui a peu à voir avec la VAE ?

Le lien de cousinage entre la VAE et l’AFEST est notable. Je ne vois pas de risque de concurrence ; la première repose sur une compétence éprouvée, la seconde sur une compétence en cours de constitution, qui ne nécessite pas l’obtention d’une certification. 

Mieux, l’expérimentation de « VAE inversée », initiée pour 3 ans en 2023, accentue encore le rapprochement entre les deux dispositifs, cette nouvelle VAE, associée à un contrat de professionnalisation, pouvant être assimilée à une AFEST sanctionnée par une certification. La « VAE inversée » est une sorte de VAE « du temps présent », fondée sur la reconnaissance d’une expérience immédiate, par un mécanisme d’analyse de la pratique professionnelle mise en œuvre au « fil de l’eau ».

La concurrence me paraît d’autant moins probable que la force du diplôme reste très prégnante dans notre pays. La VAE permet de l’obtenir, à la différence de l’AFEST. L’objectif poursuivi est donc différent, même si la mobilisation de l’expérience acquise est essentielle dans les deux cas.

Une question sur Perspectives et Rebonds. Le nom est évocateur. En quelques mots, quelles sont ses actions et sa philosophie. 

Perspectives & Rebonds est un cabinet dont la vocation est d’informer, de former, de conseiller et d’accompagner les entreprises et leurs salariés candidats, dans la mise en œuvre de leurs projets de VAE. 

L’ambition du cabinet est double : répondre au souci de développement de l’employabilité des candidats dans un pays où le primat du diplôme reste très prégnant ; mais considérer parallèlement que la VAE est un réel outil de management des Ressources Humaines, en ce qu’il consacre la reconnaissance par l’entreprise de ce que le salarié lui a apporté à travers ses années de travail. La VAE participe de ce processus de valorisation du second par la première, et c’est fondamental pour donner toute sa place au travail dans notre société.

Concernant le nom du cabinet, l’idée sous-jacente est la suivante : la VAE, outil au service de la transition professionnelle des salariés, qu’elle s’exprime par une évolution de poste dans l’organisation ou par un changement de fonction, voire une reconversion, aide à tracer des perspectives en opérant un arrêt sur image du parcours, dessinant alors des perspectives pour l’avenir, et favorisant in fine le rebond du candidat.

Comment décrire le travail ou le parcours d’accompagnement à la VAE ? 

En premier lieu, la VAE est un dispositif qui aide à introspecter le passé, pour mesurer une expérience, mais cela pour servir aussi un objectif professionnel : candidat, je plonge donc dans mon passé, même immédiat, pour mieux définir mon futur. Cela pose un impératif : n’engager une VAE qu’à compter du moment où l’objectif de ce travail est clairement établi dans l’esprit du candidat. Levons immédiatement toute ambiguïté : le rôle de l’architecte accompagnateur de parcours n’est pas de juger d’une motivation — il en existe presque autant que de candidats à la VAE —, mais de s’assurer que celle-ci existe et qu’elle est suffisamment précise dans l’esprit du candidat.

Une fois cette première étape passée, le travail se structure autour de 3 étapes principales : 

L’entretien de primo-orientation lui-même décomposé en trois temps :  une reconstitution du parcours professionnel ; la mise à plat de l’actuel exercice professionnel du candidat, en l’aidant à penser son métier sous forme de grandes missions, d’activités constitutives de chacune de ces missions, afin d’en déduire les compétences mises en œuvre. Ce travail doit permettre d’opérer un rapprochement avec les attendus du référentiel de certification du diplôme visé puisque le dernier temps de cet entretien consiste en l’identification de la certification la plus adaptée aux compétences détenues associées à l’objectif visé.

Peut alors débuter le cœur du travail de la VAE, la lecture progressive, séquence après séquence, du référentiel de certification, afin d’en clarifier chacun des attendus, pour apporter les éléments d’apports de preuve des savoir-faire du candidat correspondant à chacun de ces attendus. L’analyse réflexive sur la pratique professionnelle bat alors son plein, et le candidat étoffe progressivement son écrit en l’illustrant de documents qui viennent appuyer ces propos.

L’accompagnement se termine par une préparation spécifique au moment clef du passage devant le jury professionnel. Il ne faut en effet jamais oublier que si l’exercice de VAE repose sur une vaste entreprise de formalisation de sa pratique professionnelle, celle-ci nécessite d’être restituée et discutée avec les jurés en charge de l’appréciation des compétences « mises sur la table ». Cet exercice nécessite donc une préparation spécifique, associant sens de la synthèse, technique de prise de parole, échanges sur la posture à adopter. 

Quels sont les acteurs, les parties prenantes, les freins, les passages obligés ? 

L’échiquier des acteurs de la VAE n’est incontestablement pas facile à décrypter pour le candidat néophyte qui décide de s’y engager, et de ce point de vue, je ne suis pas sûr que le portail France VAE ait atteint son objectif de simplification : entre acteurs de l’information (Points Relais Conseil ; dépositaires du Conseil en Évolution Professionnel, certificateurs (dont l’organisation est souvent complexe à comprendre), opérateurs de certifications, financeurs, AAP, le candidat a vite de quoi se perdre et renoncer !

De ce point de vue, si la réforme de 2022 a apporté une réponse incontestable en termes de reconnaissance de l’accompagnement à la VAE, d’une part en termes de simplification progressive de « l’entrée en VAE » avec le recours bientôt unique au portail pour réaliser sa recevabilité, d’autre part, elle a manqué son objectif d’amélioration de l’information et de la communication sur le sujet. Comme sur d’autres, l’État s’est illusionné à penser que le recours à la seule digitalisation du dispositif via la mise en place d’un portail numérique allait résoudre la question de l’information et permettre une bonne diffusion des pratiques. Pour preuve, le nombre de candidats à s’être inscrits sur la plateforme avec l’idée d’entrer en formation, choisissant à tort une certification correspondant à des connaissances à acquérir en lieu de place de compétences à démontrer !

Pourtant, il y a lieu de rester optimiste : le nombre de sollicitations de parcours VAE n’a jamais été aussi élevé, le rôle de la plateforme se clarifie et s’impose progressivement, le CPF comme principale source de financement du parcours VAE, couplé à des logiques d’abondements, semble compris par les bénéficiaires. Enfin, et c’est le principal motif de satisfaction : la reconnaissance de l’importance, de la valeur de l’expérience dans un parcours professionnel continue de progresser. 

Comment sont organisés les jurys ?

L’organisation des jurys reste l’apanage du certificateur, souverain sur les modalités de mise en œuvre des jurys professionnels en charge de l’appréciation finale des parcours de VAE. De ce point de vue, la Réforme n’a rien apporté de significatif, elle se contente d’enfoncer quelques portes déjà bien ouvertes : 

  • La composition minimale d’un jury de deux jurés avec une recommandation jusqu’à 4 ou 5 membres.
  • La voix prépondérante du Président du jury le cas échéant.
  • L’absence de lien professionnel ou personnel entre un juré et un candidat.

Certes le candidat dispose désormais du droit d’ester en justice si le certificateur ne lui garantit pas la tenue d’un jury dans les 3 mois suivant la remise de son dossier d’apports de preuves, mais le recours à cette possibilité, du fait de sa complexité et de son coût, restera probablement très marginal !

Il me semble que la VAE a été conçue comme un dispositif individuel, une étape dans un parcours à l’initiative des personnes concernées. Que peut-on attendre d’un accompagnement collectif ? Quels sont les bénéfices pour l’entreprise et ceux pour les salariés ? À qui revient l’initiative et la décision ?

La conviction portée par Vincent Merle, rédacteur de la loi en 2002, selon laquelle la VAE pouvait être un formidable levier pour contribuer à la gestion des Ressources Humaines d’une organisation a été largement ignorée depuis 20 ans, et la réforme de 2022 n’y aura rien changé : la VAE reste dans l’esprit des acteurs publics qui s’en sont emparés un outil qui s’adresse au candidat, quasi-exclusivement.

Pourtant, les enjeux auxquels il répond dans les entreprises sont multiples : outil de rétention-fidélisation des talents, outil de mobilité professionnelle, outil facilitant les recrutements (via la « VAE inversée »), outil alimentant et renforçant le dialogue social, outil contribuant à traiter la question de la transmission des savoirs, on l’a vu en début d’interview, il ne manque pas de situations dans lesquelles le mobiliser.

Cette frilosité repose principalement sur 3 postulats : 

  • La diplomation est affaire personnelle dans l’esprit de nombreux DRH et l’entreprise n’a pas à s’en mêler.
  • Au demeurant, si elle le fait, elle va devoir se confronter au risque de départs de l’entreprise, ce qui est systématiquement, et avec constance, démenti par les faits depuis l’instauration de la loi : la fidélité à l’entreprise prime très largement sur l’envie d’aller voir ailleurs, lorsqu’elle propose de recourir à ce dispositif. Cela pour une raison simple : la reconnaissance et valorisation de l’apport du salarié en termes de compétences à son organisation est un motif de renforcement très puissant du lien contractuel.
  • Enfin, dernier raisonnement de courte vue : le diplôme entrainerait immédiatement et mécaniquement une revendication salariale. Là encore la communication fait défaut : jusqu’à preuve du contraire, une entreprise rémunère la tenue d’un poste et non un niveau de diplôme, même si celui-ci joue à l’embauche. Qu’en revanche la préparation d’une VAE soit un signe clair donné par le candidat à son employeur sur sa volonté d’investissement dans l’entreprise, sur sa volonté d’ambitionner un parcours dans l’organisation, qu’il soit l’occasion d’une prise en compte lors des entretiens professionnels et/ou d’évaluation annuelle, concourant à l’amélioration de la rémunération du lauréat, c’est là un processus parfaitement légitime et sain.

Chez Perspectives & Rebonds, nous sommes convaincus que l’avenir est la VAE collective dans les entreprises, pour peu que celles-ci soient correctement informées de l’existence de ce dispositif et de ses atouts :  développement de l’employabilité des collaborateurs, facilitation de la réflexion sur la « prospective métiers » et alimentation de la GEPP (Gestion des emplois et parcours professionnels), renforcement du dialogue social. La reconnaissance et la valorisation des compétences des salariés, quels que soient leurs rôles, leurs parcours et leur avenir dans l’entreprise, est une des conditions du développement harmonieux de celles-ci. 

Pour en savoir plus : https://perspectives-rebonds.fr/

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.