Sonia Abelanski et Céline Barrier, propos recueillis par Jean-Marie Bergère
Sonia Abelanski co-dirige le WFX, structure de formation dédiée à l’essaimage des pratiques orientées rétablissement. Elle est responsable de la promotion de la méthode IPS (Individual Placement and Support), modèle de soutien en emploi pour les personnes ayant connu des épisodes de troubles psychiques plus ou moins sévères. Céline Barrier est directrice du Groupement de coopération sociale et médico-sociale (GCSMS) de Dijon Métropole, groupement qui porte notamment le dispositif Un chez soi d’abord (UCSD) qui s’adresse à ces mêmes personnes sans domicile. Lors de notre entretien, je vais vite comprendre qu’il n’y a pas de concurrence entre la priorité au logement et celle à l’emploi, mais au contraire une étroite coopération pratique et intellectuelle.
Vous affirmez chacune une priorité différente, l’emploi et le logement. Comment travaillez-vous ensemble ?
Sonia Abelanski : Le continuum de nos interventions auprès de personnes souffrant de troubles psychiques est fondamental. Mais attention, il ne s’agit pas d’un continuum linéaire. Ce qui compte c’est la cohérence entre ce que propose les structures différentes qui sont en relation avec ces personnes. Il ne s’agit pas de créer un guichet unique, mais d’être aligné quant à nos intentions et conceptions. Il est fondamental par exemple que nous soyons d’accord sur le paradigme du rétablissement, qui ne réduit pas la personne à sa maladie et qui se centre sur le projet de vie de la personne (voir dans Metis « La vérité sur les troubles psychiques au travail », février 2025).
Les enjeux organisationnels et de gouvernance sont importants, Céline pourra en parler, mais l’accord sur les principes compte tout autant. Ceux qui président à notre manière d’établir une relation qui donne toute sa place aux souhaits, aux forces, aux espoirs des personnes sont essentiels. Sur cette base, les coopérations entre nous, professionnels tels que des job coachs, travailleurs sociaux, éducateurs, psychiatres, formateurs, acteurs de l’insertion, pairs-aidants, conseillers France travail, Cap Emploi, les missions locales, sont tout à fait possibles.
Céline Barrier : Dans notre domaine, nous nous sommes appuyés sur une démarche d’expérimentation fondée sur état des lieux et des propositions soumises au Ministère de la Santé pour lutter efficacement contre la grande exclusion. Cette expérimentation a prouvé que l’on pouvait offrir des solutions dignes et efficaces aux personnes en grand exclusion et a permis le déploiement de ces dispositifs fondé sur Le décret du 28 décembre 2016 qui a suivi le modèle Housing First et exige en premier lieu que les acteurs d’un territoire s’associent en créant un GCSMS, Groupement de coopération sociale et médico-sociale. C’est une réponse apportée aux difficultés que les plus exclus, les plus fragiles, rencontrent pour accéder aux différents dispositifs existants lorsqu’ils sont pilotés « en silo ». Il ne s’agit pas de créer des droits supplémentaires, spécifiques, mais d’être organisé pour que ces personnes, sans domicile, sans emploi, souffrant de troubles psychiques et souvent, également d’addictions aggravées par leur situation matérielle et sociale, aient accès à leurs droits, droits au logement, à l’emploi, à la citoyenneté.
Le groupement nous permet aussi d’avoir un portage politique sur le territoire et en lien avec la DIHAL (Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement) qui s’est appuyée sur ce programme pour déployer le Plan Logement d’Abord en France.
Comme Sonia l’a dit, tous les intervenants au sein du groupement partent des priorités exprimées par les personnes, de leur volonté propre. Ce sont des personnes qui ont des forces, des espoirs, et pas seulement des souffrances et des difficultés. Nous cherchons à leur redonner du pouvoir sur leur vie. Nous ne présumons jamais de leur besoin ou de ce qui serait bien pour elles. C’est une dérive que connaissent quelquefois les métiers du soin et de l’accompagnement. Les formations aux méthodes et à l’expérience IPS sur la posture et les outils proposées par WFX nous aident beaucoup.
Le dispositif Un chez soi d’abord (UCSD) que nous animons, permet l’intervention conjointe de professionnels de la psychiatrie, du logement, du social et des addictions et comprend aussi les médiateurs de santé pairs. Pour illustrer notre principe consistant à « aller vers », lorsqu’une personne est identifiée par les maraudes, les sorties de détention ou d’hôpital, nous la rencontrons et lui proposons de signer une lettre dans laquelle nous nous engageons à lui trouver un logement « ordinaire » dans un délai de 8 semaines et qui correspond à ses choix. Nous garantissons le paiement du loyer auprès des propriétaires et nous sommes agréés pour la sous-location. La personne s’engage à respecter les obligations d’un locataire, comme tout un chacun. Mais c’est bien d’abord nous qui prenons les engagements concrets les plus importants vis-à-vis des personnes concernées. Une fois la personne logée, nous nous rencontrons lors d’un rendez-vous hebdomadaire. Un chiffre : 80% des personnes qui retrouvent ainsi un logement ne retournent pas à la rue. Nous travaillons principalement avec des propriétaires privés, et dans certains territoires avec les bailleurs sociaux. A ce jour il y a 3125 places ouvertes portées par 35 GCSMS dont 220 pour les jeunes de 18 à 22 ans.
Que ce soit pour l’emploi ou le logement, nous veillons à avoir une palette de propositions. Nous n’avons pas à préférer un emploi ordinaire si la personne se sent plus sécurisée dans un ESAT ou une structure adaptée. De même pour le logement certains préfèrent un foyer collectif. C’est à chaque personne de prendre une décision, que nous cherchons simplement à éclairer et à rendre effective.
Sur quels savoirs ou expériences vous appuyez-vous ?
Sonia : En termes d’expérience, je m’appuie principalement sur ma pratique de job coaching, un accompagnement sur mesure, et de mon expérience de formatrice en binôme. Ces formations sont le fruit de coopération inter associative facilitée par la mobilité professionnelle de salariés passant d’une structure à une autre. Les savoirs de la communauté internationale IPS dont ceux de nos collègues québécois et du réseau santé mentale et travail francophone sont également des ressources précieuses. Le modèle IPS est pratiquée aux Etats-Unis et dans de nombreux pays depuis plus de 30 ans. Il doit son succès à un ensemble de leviers tels un socle de valeur, des travaux de recherche, une communauté de pratique, des principes d’action et des modalités d’implantation intégrant l’ensemble des parties prenantes.
Par ailleurs, les structures à la gouvernance partagée comme le GCSMS ne jouent pas seulement un rôle organisationnel. Ce sont des lieux de partage d’expériences et de savoirs.
Céline : Dans notre action, les savoirs expérientiels, en particulier ceux des personnes qui ont vécu des épisodes de grande précarité et troubles psychiques sévères, comptent beaucoup. Nous ne les opposons pas aux savoirs académiques ou issus d’études et d’enquêtes, mais nous devons être disponible pour les écouter. Ce sont aussi ces savoirs qui fondent l’activité des pairs aidants, ces personnes qui ont eu une expérience de vie traversée par des troubles psychiatriques, d’exclusion et/ou des addictions puis de rétablissement, et qui apportent leur aide et de l’espoir à une autre personne vivant une expérience similaire.
L’important est que le savoir appris ne discrédite pas l’expérience et n’empêche pas de donner à nos relations le maximum d’horizontalité. La co-décision que nous instaurons entre l’équipe accompagnante et la personne, dans le respect de son projet, favorise la montée en compétences mutuelles et dans une logique de partage des pouvoirs d’agir.
Sonia : Tout en accordant une grande importance au savoir issu de l’expérience, j’ai aussi appris à me méfier d’affirmations à l’emporte-pièce d’accompagnants se sentant expérimentés et devenus un peu fatalistes. Restons curieux, disponible et gardons l’espoir ! On ne sait jamais tout !
Comment définir vos métiers. Existe-t-il une filière qui y prépare ?
Sonia : Après une formation en droit et en gestion des entreprises, j’ai débuté ma carrière dans les RH et la formation professionnelle. Ensuite, j’ai eu l’opportunité de passer un an aux Etats-Unis. Ça a été l’occasion d’un tournant. A l’Université de Yale notamment, j’ai rencontré des personnes qui m’ont fait confiance et dont les préoccupations quant à la lutte contre les discriminations rejoignaient les miennes. En rentrant à Marseille, j’ai pu mettre à profit à la fois ma formation initiale, mon début de parcours en entreprise et ce que cette année m’a appris, lors de la création de l’association Working First (voir dans Metis « Je suis une personne, pas une maladie », février 2025) puis du WFX.
Dans notre activité, nous sommes constamment amenés à faire des pas de côté par rapport aux pratiques et théories dominantes. Je me sens bien avec ce double regard, entrepreneurial et social, travail et santé mentale. Ma participation au programme ACDC (Acteurs clés de changement-Inventer demain) de la Fondation de France me permet de rencontrer et d’échanger en toute confiance avec des personnes engagées pour affronter des problèmes différents des nôtres, des projets en milieu rural, la surexposition aux écrans de très jeunes enfants ou l’animation des fablabs, ces tiers lieux qui oeuvrent pour la constitution de communs en lien avec la fabrication locale et distribuée. Ce ne sont pas des échanges d’outils ou de techniques, mais plutôt de réflexions, de manières d’appréhender de manière systémique les situations et les difficultés, de coopérer avec les pouvoirs publics. C’est une vraie richesse.
Céline : Comme Sonia, j’ai commencé à travailler dans une grande entreprise. J’y ai appris beaucoup en termes d’organisation ou de process et j’aurais pu y rester, mais j’ai eu envie de chercher autre chose plus proche de mes valeurs qui me portaient vers des missions d’intérêt général. J’ai souhaité une activité plus militante pour lutter contre la grande exclusion ou les discriminations envers les femmes. Ça m’a conduit un moment à Médecins du Monde. Puis à Dijon, où j’habite, j’ai rejoint le projet UCSD qui se mettait en place. La dynamique nationale et la communauté de valeurs me correspondent bien. Je crois que j’ai pu mettre à profit ce que j’avais vécu en entreprise pour mettre en oeuvre des organisations plus souples et plus créatives pour faire évoluer aussi les pratiques du monde associatif.
J’ai cherché à être cohérente entre notre conception de l’accompagnement à l’écoute des personnes et notre propre gouvernance. Je me suis formé à la sociocratie et à la prise de décision par consentement. Les principes sont les mêmes !
Pour en savoir plus
– Programme régional d’accès à la prévention et aux soins des personnes les plus démunies PRAPS 2023 – 2028 – Bourgogne-Franche-Comté
– Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement : « Favoriser l’accès à l’emploi et la mobilité »


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