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par Pierre Tartakowsky

Le travail clandestin ne l’est pas tant que cela. C’est sans doute l’enseignement principal à tirer du conflit mené chez Buffalo Grill au long de l’été par des salariés de l’entreprise, en grève pour leur régularisation.

Ils reçoivent chaque mois leur feuille de paye, payent leurs impôts et sont sans papiers. De là à les traiter de clandestins… Leur employeur, le fond d’investissement Colony Capital a pignon sur rue et bénéficie d’exonérations fiscales considérables au titre de l’aide à l’emploi. Ses services de RH qui les ont embauchés, les services comptables qui délivrent chaque mois une feuille de paye, les managers de proximité qui les encadrent, leurs collègues de travail savent. Tout le monde sait ; c’est que leur clandestinité de polichinelle est éminemment pratique ! L’employeur ne s’en plaint pas, qui bénéficie là d’un salarié à 1000 euros en moyenne, quel que soit le poste, toujours vaillant à la tâche, pas mesquin sur le payement de ses heures supplémentaires et surtout, discret, effacé, presque. Les salariés « légaux » y trouvent également leurs bénéfices secondaires, de tous ordres. Par exemple, il est d’usage, dans la restauration, que les heures supplémentaires soient payées « normalement » aux travailleurs du back office mais calculées en pourcentage sur le chiffre d’affaires à celles et ceux qui travaillent en salle. Les seconds ont ainsi intérêt à faire en sorte que les premiers « suivent la cadence ». Quand aux pouvoirs publics, ils sont comme les trois singes qui ne voient, n’entendent et surtout, ne disent mot. Car qui ne dit mot consent.

Une fraude massive

Le fait nouveau, c’est que les premiers concernés se demandent de plus en plus souvent comment échapper à ce statut de nouvel ilote. Parfois, le conflit vient à eux avant qu’ils n’aillent au conflit, et il arrive que trop d’arbitraire tue l’arbitraire. Chez Buffalo Grill, cet été dernier, un salarié convoqué pour entretien préalable se tourne vers la CGT, pour être accompagné et défendu. Classique dernier recours. Corrélativement, d’autres de ses collègues contactent une association de sans papiers de Viry Chatillon, pour s’en sortir. Ces deux démarchent se rencontrent, s’épaulent. Sur place, les syndicalistes de l’union locale découvrent l’ampleur d’un véritable système en faux-semblant. Tous les témoignages attestent que la présence massive de sans papiers est voulue, organisée et fonctionne comme l’axe d’une efficacité organisationnelle qui n’est viable que grâce à ce faible coût salarial. Au long d’un conflit qui va durer plusieurs semaines, cette réalité ne fera que se confirmer à l’échelle du groupe.

Après réflexion, les syndicalistes décident d’un mode d’action inspiré de conflits antérieurs – Pizza Hut, Modélux – et occupent le restaurant de Viry. Pour populariser le conflit et la revendication – obtenir des papiers – mais aussi parce que l’entreprise est nettement plus sécure que la voie publique. Le conflit se terminera finalement sur un compromis – 22 régularisations et ré-embauches, résultant d’un véritable rapport de forces entre des acteurs arc boutés sur leurs positions. Pour des raisons d’évidence, Colony Capital va camper sur une attitude de déni : les embauches réalisées sont le fait de managers locaux, ce n’est pas à elle, direction d’entreprise, de distribuer des papiers… Tous arguments qui seront balayés par des témoignages de salariés, une enquête de la direction départementale du travail, et finalement par la Préfecture. Contraint à ré-embaucher, Colony Capital rayera les noms de tous les salariés s’étant exprimés dans la presse.

Un engagement syndical de type nouveau

La Préfecture s’en tiendra à l’idée que les « clandestins » en question n’entrent pas dans les « critères » officiels de régularisation pour finalement céder, après qu’une négociation ait été engagée en direct entre Colony Capital et Brice Hortefeux. Ce dernier, en charge du « politiquement correct » sur l’immigration tentera une ultime manœuvre en direction de l’opinion publique en proposant de remplacer les « clandestins » en grève par des immigrés « légaux ». Une proposition plus « idéologique » que réaliste, au vu des pratiques concrètes des entreprises et qui vise surtout à associer « troubles » et « clandestins » tout en essayant d’opposer classiquement les derniers arrivés aux nouveaux arrivants.
La CGT quant à elle, choisit dès le départ de ne pas faire de Buffalo Grill un « drapeau rouge » à agiter mais de jouer pragmatique en s’en tenant à une revendication simple, partageable par l’opinion publique, même dans le contexte post présidentiel : « les salariés de Buffalo Grill ont un emploi, des salaires, payent des impôts, ils doivent être régularisés. » Si elle anime un réseau de solidarité dans le bassin d’emploi en pointant les entreprises où règne une situation identique, elle se garde de dissoudre le conflit du travail dans un mouvement plus général ou sociétal. En revanche, elle « élargit » la solidarité sur ces bases propres : la structure territoriale « suit » le conflit mais alerte les structures professionnelles, peu au fait de la réalité du travail « clandestin » ; ces dernières jouent alors leur rôle de relais national et mondial ; ainsi l’internationale du commerce, l’IUTA, lance une pétition électronique qui recueillera quelques 2000 signatures d’organisations.

Buffalo Grill marque donc cet été, à sa manière, un engagement syndical de type nouveau sur le terrain du travail dit clandestin et d’une solidarité avec les migrants qui intègre leur lutte à celle de la bataille syndicale des « légaux ». Un engagement confirmé ce même été à l’autre bout de la France avec le conflit de l’entreprise de construction Sogebat, utilisatrice de Polonais qu’elle avait « oublié » de payer. L’important, ici est que la victoire revendicative à combiné le règlement du dû avec une conquête qualitative contre la précarité avec la possibilité, pour les salariés qui le désiraient, d’ être embauchés en CDI.

Pierre Tartakowsky

Rédacteur en chef d’Options UGICT CGT

 

Entretien avec Mariannick Lebris, conseillère confédérale de la CGT en charge des activités avec l’Europe centrale, orientale et du sud-est

La CGT vient de publier un guide à l’intention des salariés polonais en France, pourquoi cette initiative ?

Nous avons connu en France plusieurs conflits qui ont révélé de nombreux abus dont sont victimes des étrangers et notamment des Polonais. A Saint-Nazaire, par exemple, des ouvriers polonais avaient entamé une grève de la faim pour obtenir le paiement de salaires non versés. Cet été encore, dans les Pyrénées orientales, 54 salariés du bâtiment n’ont pas été payés durant deux mois et restaient sans interlocuteur puisque leur employeur avait disparu. Ces mouvements à répétition nous ont amené à concevoir avec Solidarnosc un guide en langue polonaise qui informe d’une façon très pratique ces salariés sur le droit du travail français. Il est pour le moment distribué en France, mais nous projetons de le mettre à disposition en Pologne directement auprès des personnes qui envisagent de migrer.

Quel est le statut de cette main d’oeuvre ?

Beaucoup d’entre eux signent des contrats de travail dans leur pays d’origine. Les conditions ne sont guère enviables : journées à rallonge, salaires très bas…. Ces ouvriers se vivent pourtant dans la légalité, ce qui n’est pas le cas car seul le droit du travail français doit s’appliquer. Mais travaillant généralement pour des sous-traitants de sous-traitant, ces personnes, sont victimes d’une certaine invisibilité qui se dévoile lorsque surgit un conflit généralement. C’est le cas lorsque les salaires ne sont plus versés, mais il faut alors se dépêcher d’intervenir avant qu’ils ne soient renvoyés dans leur pays.

Propos recueillis par Frédéric Rey

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