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Vendredi 8 juillet dernier, un séminaire organisé par France Stratégie, l’Ires et Astrees (tous deux fondateurs et têtes de réseaux de Sharers & Workers ) réunissait différents acteurs autour du thème « Faire collectif à l’heure du numérique ». Un séminaire passionnant et une première : à la fois parce qu’il a donné la parole à de nombreux intervenants venus des USA, d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne et parce qu’il a permis à des syndicalistes français de réagir et de développer une réflexion sur ces sujets. Le tout avec le concours d’acteurs du numérique : dont Ouishare, La Ruche qui dit oui, la FING (Association pour la fondation internet nouvelle génération).

 

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Mark Graham, Oxford Internet Institute, a introduit la matinée en présentant l’enjeu du fait collectif dans le travail numérique

C’est un marché international : l’offre de travail vient des pays pauvres et la demande des pays riches (Amérique du Nord ou d’Europe) ; il existe une course vers le toujours moins disant ; selon leur réputation, les travailleurs sont plus ou moins bien payés (80 % d’entre eux, les plus exploités, se répartissent 10 % des gains) ; ils ont tous du mal à s’approprier un travail qui se développe grâce au numérique et échappe pour l’instant à tout cadre réglementaire.

Pour faire collectif ou tout simplement ouvrir la possibilité d’une action collective, plusieurs stratégies sont possibles :

• Équiper le marché de dispositifs afin de contrer l’exploitation des travailleurs, vérifier qu’ils puissent vivre de leur salaire.
• Mettre en place un syndicat international qui aurait pour rôle de lutter contre la précarité. Mais comment rassembler des travailleurs qui n’ont pas d’identité commune et dont beaucoup ont plusieurs statuts ?
• Regrouper et mobiliser les internautes dans la défense de leurs intérêts communs. Créer des espaces numériques de résistance.
• Mettre en place des normes qui réglementeraient un travail géographiquement morcelé, alors que les employeurs ne suivent pas les réglementations locales. Promouvoir les plateformes coopératives, plus conviviales et qui soient dans la proximité.

Après la parole du chercheur, les témoins appelés à s’exprimer ont en commun d’avoir organisé des collectifs de travailleurs indépendants, autonomes, freelances, et autres crowd workers. Leurs expériences ont vu le jour au Canada, en Allemagne, aux USA, en Italie, Espagne, France.

 

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Certaines initiatives ont été encouragées par des centrales syndicales et existent depuis pas mal de temps. C’est le cas du syndicat italien des travailleurs atypiques (NldiL – Cgil), créé en 1998 pour un temps limité mais qui a perduré parce que la précarité s’installait et devenait structurelle. Son objectif est double : lutter pour faire requalifier en salariat le faux travail indépendant et améliorer les conditions (rémunération, temps de travail et protection sociale) du travail indépendant. En Allemagne, le mouvement FairCrowdWorkWatch a été créé par le grand syndicat IG Metall. Il s’agit d’une plateforme lancée il y a un an qui évalue les donneurs d’ordre pour traquer les plus mauvais d’entre eux et améliorer les conditions de travail. Dans un contexte allemand de taux de chômage bas, les plateformes de travail numérique sont plus enclines qu’ailleurs à engager le dialogue. Autre syndicat allemand, Ver.di, le syndicat des services, a lui aussi lancé une offre spécifique pour les crowdworkers de l’informatique. 30 000 free-lances sont membres de Ver.di. Sa problématique est d’amener les travailleurs à prendre conscience qu’ils ont des besoins spécifiques en termes de protection de leurs droits, des conditions de travail et de rémunération et de leur apporter du conseil. À noter aussi le cas du syndicat espagnol des professionnels et travailleurs autonomes (UPTA), syndicat classique dédié aux travailleurs autonomes.

D’autres sont des mouvements indépendants, tel que le plus ancien, Freelancers Union, lancé aux USA en 1995. Sous des statuts très différents, on dit qu’il y a 54 millions de freelances aux USA, ce qui représenterait un tiers des actifs, depuis ceux qui travaillent au noir jusqu’à ceux qui complètent un salaire par du travail à côté. Le défi de Freelancers Union est de proposer à ces travailleurs un accès à la santé, une protection contre le non-paiement de leur travail et contre l’instabilité de leurs revenus. Autre mouvement indépendant, Turkernation.com est une communauté de crowdworkers travaillant pour Amazon Mechanical (voir Kristy Milland, « Le crowd work : honte, secrets et menace imminente pour l’emploi », Metis), dont l’objectif est précisément de réunir ces travailleurs isolés, qui font un travail précaire, ennuyeux, difficile et fragmenté, dont les donneurs d’ordre font tout pour qu’ils restent isolés et ne se parlent pas entre eux.

Les trois témoignages français apportés ne relèvent pas de volontés syndicales mais d’initiatives indépendantes. L’Alliance française des designers regroupe 2 000 des 80 000 designers qui travaillent en France, et dont les trois quarts sont des travailleurs indépendants. Elle aide à structurer la relation contractuelle (modèles de contrats, devis, notes d’honoraires, etc.) ; elle promeut un code de déontologie du métier ; elle apporte une assistance juridique, sociale et fiscale à ses adhérents. Le Collectif des Tiers-Lieux rassemble des acteurs qui créent des espaces de co-working, fab labs, et autres centres de télétravail – qui ne sont « ni la maison, ni le bureau ». Son objectif est de créer une communauté des gérants de ces tiers lieux et des utilisateurs qui sont très divers – freelances, salariés de PME, TPE ou grands comptes – mais qui ont une problématique commune de travailler dans de bonnes conditions. Coopaname, coopérative d’activité et d’emploi, remet au goût du jour la formule juridique de la coopérative et de la mutualité en construisant un collectif de travail au sein duquel les travailleurs (freelances, auto entrepreneurs, pigistes, agriculteurs, etc.) se co-salarient. Les CAE forment des sociétés collectives qui créent du commun, en opposition aux plateformes qui captent la valeur. Les salariés des CAE choisissent le statut de salariat, c’est une socialisation volontaire qui les renforce mais leur coûte plus cher. Ils peuvent même aujourd’hui cotiser à la mutuelle qui a été créée par Coopaname « Bigre! » (Voir Metis, « Nous ne sommes pas une couveuse d’entreprises mais une mutuelle de travail »).

Ces témoignages sont intervenus en trois temps, chacun rythmé par des questions et analyses des participants. Sans reprendre in extenso ces interventions, voici les sujets soulevés par la salle et, partant, les enjeux du faire collectif dans ces contextes de travail nouveaux.

 

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• Comment faire pour que les travailleurs prennent conscience du fait qu’ils produisent de la valeur et qu’elle leur échappe complètement?
• Comment rassembler des gens qui ne travaillent pas ensemble, qui parfois ne parlent pas la même langue, qui sont isolés, qui ont choisi de travailler en freelance, qui ont des profils et des besoins très différents, qui sont concurrents… et comment représenter leurs intérêts ? Plusieurs intervenants ont souligné que de nombreux freelances ont choisi la liberté et l’autonomie, de manière très volontaire et affirmée : alors comment les syndicats peuvent-ils prendre en compte cette aspiration qui est parfois un vrai refus du salariat classique ?
• Il est question d’identité des travailleurs et du travail. Cette identité change avec le travail numérique. Un SDF peut avoir un chez-soi sur facebook !
• Comment financer la protection sociale des travailleurs indépendants ? Qui cotise ? Qui négocie ? Ceux qui travaillent (on sait que les régimes existants sont très peu protecteurs y compris par rapport au régime général de la Sécurité Sociale), les donneurs d’ordre ou les plateformes ?
• Comment les syndicats peuvent-ils passer de la notion de lien de subordination hiérarchique à celle de lien de subordination économique ? Comment reconstruire de la négociation collective pour répondre à des demandes individuelles ?
• Comment organiser des gens en situation précaire ?
• Les tiers-lieux ressemblent plus à une organisation professionnelle d’employeurs qu’à un syndicat de salariés. Ils offrent des services : alors que la tradition syndicale en France n’a jamais véritablement développé ce rôle pour les organisations syndicales.

 


Olivier Mériaux, directeur scientifique de l’Anact
, a conclu le séminaire par un détour historique. À l’ère pré-industrielle, les patrons hésitaient déjà à regrouper les travailleurs et trouvaient une réponse à leurs craintes présumées dans l’organisation militaire des usines. Aujourd’hui, les plateformes ont remplacé en partie les multinationales, les freelances et autres auto-entrepreneurs ont remplacé les salariés, le besoin de faire du collectif est toujours là, il faut réinventer les réponses. Le besoin d’action collective est difficile à satisfaire en raison de l’hétérogénéité des plateformes qui montre qu’il n’y a pas de déterminisme technologique pour répondre à la régulation des conditions de travail. L’enjeu est plus politique que technique, les dynamiques identitaires des travailleurs sont plus complexes, les lignes de partage entre salariés et entrepreneurs ne sont pas claires.

Où et comment faire collectif ? Il faut aller dans l’espace virtuel et physique. L’objectif est de rompre l’isolement des travailleurs de manière multiple, leur faire comprendre qu’il est important de ne pas se résigner et qu’ils peuvent recourir à d’anciennes formes d’action collective telles que le « Name and Shame ». Il s’agit de recréer les coalitions, guildes et autres corporations bannies depuis la révolution française, recréer des formes coopératives de production, redécouvrir des modes d’action qui ne s’inscrivent pas dans les schémas classiques du droit du travail et des syndicats. Exemple la justice fiscale.

Avec qui faire collectif ? Il s’agit de regrouper tous ceux qui le peuvent, d’allier les anciens et les modernes, qu’ils soient à l’intérieur ou non des organisations syndicales classiques. Il s’agit de réactualiser le logiciel pour créer un syndicalisme de service auquel nous ne sommes pas habitués en France mais qui permet de rééquilibrer la relation. Sachant qu’il est compliqué de trouver les lieux et espaces de négociation. Quand le local n’existe pas, quand il n’y a plus d’entreprise, on ne sait plus faire.

Les chantiers sont ouverts, tant pour la réflexion que pour l’action, et Metis continuera de donner des informations sur les activités de Sharers and Workers.

 

Pour aller plus loins :

– Martin Richer,  » Unions 2.0 : le syndicalisme à l’ère du numérique « , Metis, juin 2015
– Martin Richer,  » Unions 2.0 : Le syndicalisme à l’ère du numérique (suite)« , Metis, juin 2015

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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.