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La pièce de théâtre « 7 mn » de Stefano Massini fait vivre sur scène les contradictions du travail (et de l’emploi) aujourd’hui. Elle est mise en scène par Maëlle Poésy avec la troupe de la Comédie française, au Vieux Colombier.

L’usine vient d’être achetée, intégrée à un groupe important. Aucun licenciement n’est annoncé – l’usine est rentable – mais les repreneurs ont une exigence.  Afin d’en améliorer la compétitivité, la pause de 15 mn doit être réduite à huit minutes. Sept minutes de moins par jour et par ouvrière.

Onze salariées élues par leurs collègues doivent décider de la réponse à apporter à cette proposition. Oui ou non. La pièce de Stefano Massini, traduite de l’italien par Pietro Pizzuti, mise en scène par Maëlle Poésy, interprétée par les actrices de de la Comédie française, raconte précisément les hésitations, les explications, les revirements de chacune de ces onze salariées, neuf ouvrières et deux employées, sommées de s’engager au nom des 200 salariées de l’usine.

Après le soulagement, « c’est tout ? sept minutes de pause en moins ? aucun licenciement ? », il leur faut tout de même écouter Blanche. Elles l’ont unanimement désigné comme leur porte-parole. Elle est la seule à avoir rencontré les repreneurs, « les cravates » comme elle les appelle. Elle n’a pas confiance. Elle peine à définir son trouble. C’est trop beau pour être vrai. Elle voudrait partager sa hantise, que cette concession, minime c’est vrai, ne soit qu’un signal envoyé, un signal de leur résignation. Elle craint que cet abandon sans discuter d’un droit ancien ne soit que le premier. Et si ces repreneurs si souriants, cajoleurs, voulaient tester leur résistance ? Et s’ils misaient sur la peur du chômage pour reprendre un à un des droits souvent chèrement acquis ?

Peine perdue. Dans la précipitation, un vote est organisé. Les « cravates » gagnent leur pari. Dix votent oui, seule Blanche vote contre. Chacune a ses raisons. Les plus jeunes ont toutes connu le chômage, elles sont trop heureuses de garder leur emploi, des ouvrières refusent d’écouter les employées, « elles qui sont dans leur bureau », celles qui sont nées dans d’autres pays comparent avec ce qui s’y passe, « les français vous vous plaignez, mais chez nous c’est tellement pire », une autre les accuse de tous les maux et d’être prêtes à tout accepter mais elle ne croit pas que quelque chose puisse être tenté, ça ne servirait à rien, d’autres soupçonnent Blanche d’appeler à voter contre pour justifier des licenciements contre la promesse qui lui aurait été faite qu’elle garderait son travail.

La question de la confiance est omniprésente. Quelle confiance peut-on avoir dans la parole des repreneurs ? On ne les connaît pas. Ils ne seront pas sur place. Quelle confiance peut-on avoir dans la parole de celle qui a discuté avec eux dans le secret de la salle de réunion ? Ne joue-t-elle pas un jeu personnel ?

Petit-à-petit des positions évoluent. D’autres arguments que ceux qui sont fondés sur la peur de perdre encore plus, apparaissent. « On nous propose, comme une gentillesse, une concession si minime qu’on aurait mauvaise grâce à la refuser. Pourtant on ne peut pas l’accepter sans négocier. Nous devons envoyer le signal que non, nous ne sommes pas résignées. Défendre un droit, ce n’est pas une question pratique, c’est une question de dignité », ou bien « Si nous cédons, nous ouvrons la porte à tous les renoncements, toutes les régressions, dans cette usine, mais aussi dans d’autres usines ». Et puis celle qui travaille à la compta a fait les comptes : 7 mn x 200 salariées x 5 jours x 52 semaines, ça fait beaucoup d’heures de gagnées, ou de perdues, c’est selon. Il faut organiser un autre vote.

Intelligemment la pièce, mise en scène de manière très alerte et interprétée avec beaucoup de justesse, nous laisse dans l’incertitude quant à l’issue de ces discussions souvent brutales. Rien n’est joué. Cette indécision nous préserve du manichéisme et du lyrisme d’une classe ouvrière retrouvant dans la lutte la conscience de son destin d’accoucheuse de l’histoire et l’unité qui va avec. Une pièce politique qui plonge dans les profondeurs et les contradictions de notre époque et qui nous met au pied du mur. Et nous, aurions-nous voté oui ou non ?

A voir jusqu’au 17 octobre au théâtre du Vieux Colombier à Paris. En espérant que le succès de 7 mn entraîne une prolongation ou une tournée !

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. Président du Comité Emploi à la Fondation de France de 2012 à 2018. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.