Pas grand-chose, est-on tenté de répondre, tant les prises de position publiques de François Bayrou sur le sujet du travail sont rares. Pourtant, le nouveau Premier ministre s’est beaucoup investi dans un rapport du Plan sur « la grande transformation du travail » lorsqu’il était Haut-commissaire au Plan. Ce rapport donne des indications sur ce que François Bayrou pense (vraiment) du travail.
Ce qui frappe au premier abord, de la part de François Bayrou, c’est l’absence de prises de position connues et partagées sur le travail. Que pense-t-il des mutations du travail, de l’évolution de sa place dans la société ? Mes recherches dans les bases de données sont restées pour l’essentiel infructueuses. Il a pourtant un rapport charnel et personnel avec la dureté du travail : son père, agriculteur, s’est tué lors d’un accident du travail en tombant de sa charrette de foin en 1974. Même sur les aspects les plus politiques du travail et de l’emploi, ses déclarations publiques sont très rares, à l’exception de quelques commentaires convenus sur les effets de la réduction du temps de travail, le niveau du SMIC, les retraites et la perte de centralité du travail dans la société. Cette quasi-vacuité est très étonnante venant d’un homme politique chevronné, qui n’ignore sans doute pas que les réussites en politique se forgent notamment par la capacité à articuler une vision sur le travail des Français (voir dans Management & RSE : « Le travail et l’entreprise, passagers clandestins des campagnes présidentielles »). C’est donc d’abord sur cette vacuité qu’il convient de s’interroger.
Une quasi-vacuité qui interpelle
En fait, cette quasi-vacuité ne concerne pas seulement le travail. François Bayrou est loquace sur les sujets touchant à la situation politique ou aux questions institutionnelles (ex : la proportionnelle ; le cumul des mandats auquel il s’est très longtemps opposé avant de s’y rallier dans la période récente) mais s’exprime peu sur les sujets économiques, financiers et de société (à l’exception de la désindustrialisation, de l’endettement et des déficits publics).
Ce qui manque chez François Bayrou, ce n’est certes pas l’expérience, très conséquente chez l’homme aux trois candidatures élyséennes et aux 40 ans de vie politique. En revanche, la substance… Le premier Conseil des ministres du gouvernement Bayrou s’est d’ailleurs tenu le 3 janvier 2025 avec un ordre du jour « pas très épais », au dire même de Sophie Primas, porte-parole du gouvernement lors de son traditionnel point presse à l’issue du conseil des ministres, sachant que le projet de loi sur la reconstruction de Mayotte a été repoussé et que le gouvernement est resté particulièrement flou sur ses objectifs budgétaires.
Un homme politique peut-il apporter une forte valeur ajoutée par son expérience politique sans posséder par ailleurs de fortes convictions et compétences sur les sujets de fonds qui touchent à la vie quotidienne des Français ? L’avenir le dira.
Par ailleurs, le 4ème Premier ministre de l’année 2024, année qui a laissé la France sans gouvernement au complet durant près de 110 jours, a-t-il l’envie (et la possibilité) de transformer le travail et l’emploi ? Depuis le deuxième mandat d’Emmanuel Macron, la durée de vie moyenne pour les Premiers ministres est de 10 mois, contre 32 depuis 1958.
Mais même s’il disposait des marges de manœuvre politiques, avez-vous souvenir d’une transformation significative apportée par François Bayrou au cours de ses 40 années de vie publique ? Au Ministère de l’Éducation nationale des gouvernements Balladur puis Juppé, entre 1993 et 1997, il réussira à enterrer l’une des promesses phares du candidat Chirac, un référendum sur l’école, parce que l’idée lui déplaisait. À la fin de la campagne présidentielle de 2022, lors d’un dîner de travail à l’Élysée, François Bayrou avait découvert deux projets phares de l’équipe de campagne : premièrement l’orientation précoce ou la possibilité de construire un collège à la carte ; deuxièmement l’indexation de la rémunération des professeurs sur l’obtention par leurs élèves de bons résultats. « Il se cabre, gronde et obtient gain de cause » : les deux projets sont enterrés (relaté par L’Express du 19 décembre 2024).
Jean-Michel Blanquer est particulièrement sévère dans son livre La Citadelle, à l’encontre de son prédécesseur à l’Education nationale : « Ce qui comptait pour François Bayrou, c’était le verbe plutôt que l’acte, l’apparence plutôt que la réalité ». Chose rare : sur ce point, Blanquer est d’accord avec les syndicats d’enseignants. « Il était très aimable et disait, en nous recevant Rue de Grenelle, qu’on était “chez nous”, se souvient un syndicaliste. Mais il affichait un désintérêt prodigieux pour tout ce qu’on pouvait lui dire et ne se réveillait qu’une fois qu’il prenait la parole ». C’est surtout son renoncement à faciliter le financement de l’enseignement privé, face à des manifestations monstres, qui a marqué les esprits. « Aucune grande réforme n’est attachée à son passage Rue de Grenelle » (« François Bayrou : ses idées sur l’économie et le social », Challenges, 19 décembre 2024, page 24).
« La grande transformation du travail »
Il existe cependant un outil qui permet de percer le mystère du travail chez François Bayrou. On peut s’appuyer sur un rapport du Haut-commissariat au Plan (HCP) intitulé « La grande transformation du travail ; crise de la reconnaissance et du sens du travail », publié en octobre 2023 et sur lequel François Bayrou s’est beaucoup investi. Il en a signé la préface et s’est personnellement impliqué pour sa diffusion, ce qui n’était pas systématiquement le cas pour les travaux du HCP. J’ai eu l’occasion à l’époque, de dire ce que je pensais de ce rapport dans une note de Terra Nova (Batiste Morisson et Martin Richer, « Un bilan du CNR Travail : faire progresser le dialogue au travail », Note Terra Nova, 1 décembre 2023) : c’est une honnête description de la « crise du travail », qui refait l’exercice de diagnostic et ne dresse aucun constat nouveau (tout est dit depuis des années par la Dares, la DGEFP, l’ANACT, l’INRS, le Cereq, le CNAM et quelques autres).
La préface de François Bayrou est loin d’être irréprochable. Elle s’appuie sur un contresens concernant l’étymologie (« le mot travail vient du latin tripalium qui signifie supplice ») alors que celle-ci est de plus en plus contestée par les chercheurs et le monde académique (voir dans Management & RSE: « Travailler, manager, diriger : quand le langage nous travaille »). Elle surestime l’épiphénomène de la « grande démission », qui se dégonflera par la suite, comme beaucoup d’autres modes managériales. Elle se désole de l’érosion de la centralité du travail dans nos vies, alors que celle-ci est fortement relativisée.
De façon plus générale, le rapport dans son ensemble est parsemé d’incohérences et de contradictions, malheureusement représentatives de ce qu’est devenu le Haut-commissariat au Plan. Ainsi par exemple, on peut lire page 30 : « Entre 1984 et 2016, la part des salariés dont le rythme de travail est imposé par des normes ou délais d’une heure au plus est passée de 5 à 29% ». Et page 59 : « La part des personnes dont le rythme de travail est dicté par des tâches à réaliser en moins d’une heure est passée de 33% en 1984 à 77% en 2016 ». Cherchez l’erreur… Autre exemple : le rapport pointe le fait que les plus jeunes sont plus enclins au travail indépendant mais il ne relève pas la contradiction avec le fait que le taux d’emploi indépendant est plus faible chez les 15 à 30 ans (6,2 % en 2021), que dans l’emploi total. Il n’a d’ailleurs pas connu d’évolution à la hausse depuis les années 1990 (INJEP, « Les chiffres clés de la jeunesse 2021 », page 19). L’Insee indique que le taux d’emploi non-salarié chez les 15 à 24 ans est passé de 3,5 % en 1995 à 2,5 % en 2018.
Mais cette préface a pour avantage de mettre en avant quelques convictions. Le rapport lui-même effectue un tour d’horizon assez large de la question du travail (en 60 pages), mais met en avant quelques aspects majeurs. Tout cela permet donc de distinguer les cinq sujets de fond, qui d’après François Bayrou structurent ce qu’il appelle « la crise du travail ».
1 – L’oisiveté du travailleur n’est pas en cause
Le « rejet », la « remise en cause » et la « désaffection » du travail… « ne relèvent pas de la paresse d’un peuple et de ses plus nouvelles classes d’âge, » affirme François Bayrou dans sa préface.
Voici quelques éléments repris dans le rapport, qui étayent cette conviction :
Pour le Haut-Commissariat, le travail reste le socle du modèle social et économique français. Sur le plan individuel aussi, il demeure, pour une majorité, un élément structurant et une source de satisfaction. Un grand nombre de bénéficiaires des minima sociaux choisissent de reprendre un emploi même s’ils y perdent sur le plan financier. Le pourcentage de salariés effectuant des heures supplémentaires non payées et la moyenne d’heures non payées sont plus grands en France que dans la moyenne des pays de l’OCDE (OCDE, Employment Outlook 2021).
Ce point n’est pas anecdotique car cette vieille représentation erronée du travailleur oisif pollue les débats et les projets de réforme autour de l’emploi et du travail, comme on l’a encore observé récemment à l’occasion de l’accord interprofessionnel sur l’indemnisation du chômage ou de la réforme du RSA. C’est donc un acquis positif.
2 – L’intensité accrue du travail
« L’organisation du travail augmente la pression sur les travailleurs, en fixant toujours plus haut les exigences qu’on leur impose », nous dit François Bayrou dans sa préface.
Quelques éléments du rapport, qui étayent cette conviction :
La France est le pays européen où les actifs sont les plus soumis au stress lié à des contraintes de temps. La pression ressentie au travail affecte 52% des salariés en France contre 46% en Europe. Le travail est également devenu plus répétitif (28 % des salariés en 2005, 42 % en 2017), avec une baisse de l’autonomie (baisse de 10 % à 15 % des marges de manœuvres de 1991 à 2016).
La réduction du temps de travail au niveau national (35 heures) s’est, en outre, accompagnée d’un contrôle accru mais aussi de la progression des horaires atypiques (travail du dimanche, horaires de nuit). Les salariés sont plus nombreux à ressentir leur charge de travail comme excessive. À cela deux facteurs explicatifs : les salariés constatent une baisse de leur part d’autonomie ; 42% d’entre eux déclarent un travail répétitif ; les modes de management sont jugés trop verticaux.
3 – Le numérique participe à cette pression
Préface : « Les technologies nouvelles, provenant notamment du numérique » participent « à cette pression ».
Rapport : Le progrès technologique se traduit par une polarisation du marché du travail, qui semble se figer entre ceux qui bénéficient de statuts stables et rémunérateurs et ceux qui n’occupent que des emplois précaires et peu rémunérés. Le travail n’est pas voué à disparaître mais il y a un risque accru de polarisation, les tâches nécessitant un niveau moyen de qualification disparaissant peu à peu.
Le rapport ne s’écarte guère de ces considérations assez générales et les effets sur le travail de l’intelligence artificielle sont à peine évoqués (deux mentions superficielles dans le rapport).
4 – Le manque de dynamisme des salaires et de la reconnaissance
Préface : « Les questions de reconnaissance et de progression salariale paraissent ne plus répondre aux aspirations légitimes des travailleurs. »
Rapport : Le travail apparaît moins rémunérateur. 46 % seulement des Français s’estiment suffisamment payés, contre 59 % dans l’Union européenne et 68 % en Allemagne. Les revenus des actifs immobiliers et mobiliers ont progressé à un rythme beaucoup plus soutenu que ceux du travail. La part de l’héritage dans le patrimoine a atteint 60% en 2021 (contre 35% en 1970). Par ailleurs, si les inégalités de revenus du travail n’ont pas progressé depuis 1995, les revenus des plus favorisés (1% de la population) ont, eux, fortement augmenté.
Le pouvoir d’achat augmente depuis trente ans mais certains secteurs (publics mais aussi privés) ont vu leurs salaires relatifs diminuer relativement au SMIC. 42 % des actifs estiment que leur supérieur hiérarchique ne reconnaît pas leur travail à sa juste valeur, contre 34 % aux États-Unis et 28 % au Royaume-Uni.
5 – L’augmentation des temps de déplacement
Préface : « Notre goût national pour l’extrême centralisation à Paris et dans les métropoles multiplie les temps de trajet ».
Rapport : La métropolisation du territoire (46% des emplois sont localisés dans les aires urbaines de plus de 500.000 habitants) fait monter le prix de l’immobilier dans les grandes villes. Ainsi, le travail permet plus difficilement de se loger (le nombre d’années de revenus nécessaires à l’achat d’un logement a augmenté de plus de 50 % entre 1999 et 2023), en particulier pour les plus jeunes, qui sont exposés à une plus grande précarité de l’emploi. Cela conduit les actifs à s’éloigner des métropoles. L’augmentation de la durée quotidienne des trajets domicile-travail est une nouvelle source de stress. Le temps de trajet joue aussi un rôle direct dans la charge de travail ressentie.
La France est le pays d’Europe avec les plus longues navettes domicile-travail – 1h13 par jour en 2023 contre 40 minutes en 1998. La France est le troisième pays européen en termes de déplacements quotidiens de toute nature, mais le pays européen avec les plus longs temps de transport domicile-travail : 1h13, soit 10 minutes de plus qu’en Grande-Bretagne, 12 minutes de plus qu’en Allemagne ou 24 minutes de plus qu’en Finlande (Observatoire des territoires, « Se déplacer au quotidien : enjeux spatiaux, enjeux sociaux », 2019).
Et maintenant ?
La dernière phrase de la préface de François Bayrou résume l’intention du document : « Le parti pris de cette note est de penser que si nous identifions clairement un certain nombre de ces fragilités [du travail], nous pourrons sans doute mieux proposer une vision mobilisatrice pour que le travail, nécessaire au maintien de notre vitalité nationale et à la protection de notre modèle social, redevienne un horizon aimable et désirable ». On aimerait le prendre aux mots car les éléments de diagnostic cités plus hauts forment un socle de convictions que je crois très partagées au sein des acteurs sociaux. Je crois qu’ils le sont aussi par la ministre du travail Astrid Panosyan-Bouvet (voir dans Metis : « Premiers pas d’une ministre : ce qu’Astrid Panosyan-Bouvet pense du travail »).
Alors que le Haut-commissariat au Plan (HCP) est censé être une plaque tournante, ce rapport montre qu’il a été réalisé en isolation. Il manque cruellement de propositions à même de rencontrer un consensus entre les partenaires sociaux, alors que les Assises du travail, lancées par le ministre du Travail de l’époque, Olivier Dussopt, venaient de se terminer et apportaient des propositions solides, objet d’une concertation robuste, synthétisées par un rapport final bien documenté (Sophie Thiéry et Jean-Dominique Senard, « Re-considérer le travail ; Rapport des garants ; Assises du travail », 18 avril 2023). Or, les Assises ne sont évoquées dans le rapport du HCP que par deux notes de bas de page (voir dans Management & RSE : « Les Assises du Travail : vers une refondation du rapport au travail »).
Le HCP a été créé par décret en 2020 et sur mesure pour François Bayrou. L’ancien Commissariat au Plan créé par de Gaulle en 1946 et longtemps incarné par Jean Monnet avait été enterré en 2006 après une longue agonie. Un rapport du Sénat a aussi étrillé le HCP en avril et septembre 2024 et dans ce cadre, le sénateur écologiste Thomas Dossus avait dénoncé l’opacité d’une institution qui « fonctionne en vase clos » (« Quand les sénateurs étrillaient le Haut-commissariat au Plan dirigé par Bayrou », Challenges, 13 décembre 2024).
Souvent décrit comme « une voix solitaire », il est paradoxal de voir François Bayrou désormais confronté au défi de mobiliser une majorité improbable, de faire fonctionner le dialogue entre des forces aux intérêts contradictoires, de faire émerger des consensus…
Et d’ailleurs, François Bayrou a-t-il envie d’agir, d’introduire des changements dans le rapport au travail des Français, dans la place qu’il occupe dans leurs vies ? La fin du rapport donne un avant-goût de réponse à cette question : « Les constats dressés ici sur la crise du travail et ses ressorts structurels visent à éclairer le débat public, qui doit désormais être engagé et qui concerne les partenaires sociaux, les autorités publiques comme les actifs eux-mêmes. (…) Un diagnostic complet et objectif de cette crise doit précéder la définition d’une vision et de caps précis ». De fait, le rapport se borne à ces constats mais ne trace aucune perspective, ne formule aucune proposition ni aucun objectif de transformation… ce qui était pourtant dans le passé, la finalité du Plan.
Conclusion
En octobre 2023, lors de la diffusion du rapport, François Bayrou répondait aux journalistes du Figaro qui s’étonnaient de l’absence de propositions par une formule sèche : « Nous ne sommes pas le gouvernement » (« François Bayrou ausculte les mutations du travail », Le Figaro, 12 octobre 2023). Eh bien maintenant, si !
Et les urgences sont déjà là. Le premier « Himalaya » de difficultés va vite se dresser sur la route de François Bayrou, le Pyrénéen. « Enfin, les ennuis commencent », disait-il quelques heures après sa nomination le vendredi 13 décembre au matin, plaçant cette dernière sous les auspices d’une autre victoire, celle de François Mitterrand au soir du 10 mai 1981. On y est presque.
Il y a 10 ans, dans « Soumission », Michel Houellebecq imaginait déjà François Bayrou Premier ministre et en faisait le portrait suivant : « Le vieux politicien béarnais, battu dans pratiquement toutes les élections auxquelles il s’était présenté depuis une trentaine d’années, s’employait à cultiver une image de hauteur, avec la complicité de différents magazines ; c’est-à-dire qu’il se faisait régulièrement photographier, appuyé sur un bâton de berger, vêtu d’une pèlerine à la Justin Bridou, dans un paysage mixte de prairies et de champs cultivés ». Cette description est certainement injuste. La prochaine étape est son discours de politique générale à l’Assemblée le 14 janvier.
Pour aller plus loin : « La grande transformation du travail ; crise de la reconnaissance et du sens du travail », rapport du Haut-commissariat au Plan, octobre 2023

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