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Ainsi va l’actualité. Fin mars, l’administration américaine a envoyé un courrier comminatoire à certaines entreprises françaises et européennes, les avertissant qu’elles devront certifier ne pas mettre « en œuvre de programmes de promotion de la diversité, de l’équité, et de l’inclusion » (DEI) si elles souhaitent candidater aux appels d’offre fédéraux. Le même mois, l’entreprise Véolia a signé un accord-cadre sur la diversité et l’inclusion avec la fédération syndicale européenne des services publics (FSESP). Diamétralement opposé à l’ultimatum du président des Etats-Unis, on en a peu parlé. Merci à Clés du social de l’avoir signalé.

L’accord-cadre entre l’entreprise présente dans 21 pays et employant 120 000 salariés et une organisation syndicale européenne est très large. Il porte sur la promotion « de la culture de la diversité et de l’inclusion », « l’action contre toute forme de discrimination et d’exclusion », pour « favoriser l’égalité des chances ». La place des femmes dans les recrutements, les promotions et les rémunérations, sera particulièrement suivie, ainsi que les carrières des travailleurs handicapés. Il vise également « la prévention et le renforcement des actions mises en œuvre contre toute forme de harcèlement et de violence » ainsi qu’une approche « plus inclusive de l’articulation entre la vie professionnelle et la vie personnelle des salariés » avec notamment la reconnaissance du droit à la déconnexion. 

Les deux évènements n’ont pas de liens de cause à effets. Leur concomitance en dit beaucoup sur notre époque. Le pire et le meilleur se déploient sans que nous sachions qui peut l’emporter. A court ou moyen terme. Quoi qu’il en soit, et c’est sans doute l’antidépresseur dont nous avons besoin, c’est le signe que rien n’est écrit d’avance et qu’il est possible, souhaitable, vital, de ne rien lâcher.

Sur les discriminations, en m’en tenant au monde du travail, la situation est connue. On part de très loin et on n’avance pas vite. Sexe, patronyme ou prénom indiquant une possible filiation maghrébine, couleur de peau, orientation sexuelle, handicap. Il est même à craindre que, insidieusement, des motifs hérités de la longue histoire du racisme et du suprématisme blanc, ne reprennent de la vigueur. « Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force, ni sa faiblesse ni son cœur » écrivait Louis Aragon. 

Nous avons dernièrement rapporté les discriminations et stigmatisations que subissent les personnes souffrant de troubles psychiques et la lutte qu’elles mènent pour accéder à un travail, signe de rétablissement et facteur de santé à certaines conditions. Le cas médiatisé de Nicolas Demorand, journaliste animateur de la matinale de France Inter, peut inspirer, voire être exemplaire. Espérons qu’il ne soit pas l’exception qui confirme la règle, celle d’un secteur médical et d’accompagnement en grande difficulté. 

L’offensive de Donald Trump et de ses minions (pour reprendre le mot qu’une amie américaine emploie ; traduction : serviteur, favori, laquais), contre les programmes DEI, oblige à revenir sur les raisons qui font des politiques antidiscriminatoires et pour la diversité en entreprise un combat essentiel. Elles sont à mon sens de deux ordres. 

Du point de vue économique, celui de la performance, la diversité, l’équité et l’inclusion, sont essentielles, même si bien sûr les résultats économiques ne dépendent jamais d’un seul facteur. L’égale prise en considération de points de vue qui s’enracinent dans des histoires et des cultures différentes, le sentiment d’être en confiance, à sa place quelle que soit son origine ou son genre, alimentent l’engagement, la créativité, l’innovation, bien au-delà de ce que les calculs et les algorithmes peuvent faire. À l’image du vivant, la robustesse se construit grâce à l’hétérogénéité, aux aléas, ce que nous appelons la « biodiversité », et grâce aux interactions avec leur environnement, ce que nous appelons leur « écosystème ». A contrario, l’entre-soi, la consanguinité, les certitudes qui ne tolèrent aucune remise en question, sont souvent mortelles. Il n’y a pas si longtemps, mais c’était avant les oukases nationalistes de Trump et de ses émules, Apple affirmait « Think different » pour signifier sa créativité et son avenir en opposition au mastodonte IBM, incapable d’évoluer et de s’adapter.

Mais cet argument « utilitaire » ne suffit pas. Il faut aussi affirmer que les discriminations sont scandaleuses du point de vue éthique, moral, humaniste, comme on voudra. Elles heurtent nos principes, nos valeurs, tout ce à quoi nous tenons (je ne crois pas être le seul). Et cela compte. Cette justification « politique » de notre indignation peine à se faire entendre. Nous avons du mal à lui donner une importance au moins égale. Notre époque est-elle devenue à ce point matérialiste ?

Ne nous étonnons pas que la lancinante quête de sens trouve si peu de réponse qu’elle doive être sans cesse répétée. Le sens restera probablement toujours en partie une énigme et l’essentiel est sans doute dans la recherche elle-même. On le sait, le voyage compte autant que la destination. 

Notre époque a quelquefois du mal à concevoir de nouvelles conquêtes sociales à la hauteur des congés payés, de la Sécurité sociale, des retraites ou de l’assurance chômage. Dans chacun de ses domaines, il reste beaucoup à faire ou à protéger, mais la lutte pour la diversité, l’équité, l’inclusion, ces luttes profondément démocratiques, sont certainement celles à venir. L’acharnement de ce qui a été appelé « l’internationale réactionnaire » à promouvoir les valeurs contraires, celles de la xénophobie et du nationalisme lorsqu’ils se justifient par la célébration d’une histoire passée ou par une même appartenance ethnique ou religieuse, du virilisme qui s’épanouit dans le culte du rapport de force et qui se rassure en transférant à un autocrate le choix de ses opinions et décisions (certains psychologues parlent de soumission au chef castrateur), ne fait qu’apporter une preuve supplémentaire de l’importance de la « valeur esprit » et du dialogue social. Le champ des négociations qu’il ouvre est vaste. Lorsqu’il produit des accords sur la diversité, l’équité et l’inclusion, il faut les saluer. Ils nous donnent du baume au cœur.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.