5 minutes de lecture

Plusieurs enquêtes récentes battent en brèche les idées reçues selon lesquelles les jeunes se désintéresseraient du travail et seraient atteints d’une épidémie de flemme qui leur ferait refuser effort et responsabilité. Ces études montrent que les attentes vis-à-vis du travail, les satisfactions et les frustrations sont, pour l’essentiel, constantes. On n’assiste pas à une rupture morale ou culturelle entre générations, pour la simple et bonne raison que nonobstant notre goût pour les généralisations et les jugements à l’emporte-pièce, il n’y a pas une jeunesse, mais plusieurs jeunesses. Dont acte. 

Plutôt que commenter les différentes typologies de « jeunes » que ces études établissent afin de suggérer les modes d’emploi ad hoc à l’usage de managers désemparés, je crois nécessaire d’introduire un paramètre indépendant de leur relation présente au travail et à leur hiérarchie. Qu’ils soient aujourd’hui ambitieux, satisfaits, combatifs, fatalistes ou découragés, leur vie professionnelle, leur expérience du travail, seront celles d’une époque bien différente de celle que les générations « moins jeunes » ont connue. N’oublions pas qu’à tout moment, les engagements présents dans le travail ou la vie démocratique, sont intrinsèquement liés au « futur espéré » (ou craint), individuellement et collectivement, lui-même conditionné par l’ensemble des ingrédients, scientifiques, technologiques, culturels, institutionnels, qui constituent les époques successives. L’enfermement dans un présent sans passé et sans avenir ne peut être qu’une souffrance, un aveuglement, un désert moral.

A cet égard, il est possible d’identifier deux « ultraforces » (Pascal Chabot dans Exister, résister) majeures qui vont structurer durablement le champ des possibles au sein duquel chacun s’imagine un destin ou un déclin. Si les baby-boomers ont quelques privilèges, l’accusation a été formulée, c’est bien celui de s’être inséré dans le monde en général et dans celui du travail en particulier, avec pour horizon le progrès, la croissance, l’émancipation, l’abondance et la liberté, comme l’écrit Pierre Charbonnier. Rien ne semblait acquis, mais tout semblait possible. La combativité, l’imagination et l’enthousiasme feraient l’affaire pour transformer l’espoir en réalité. 

Aujourd’hui et pour le reste de leur existence, ceux qui entrent dans la vie n’ont pas le même horizon. Les limites planétaires bornent le champ des possibles. Que l’on opte pour la durabilité, la sobriété, la frugalité, la robustesse, la perspective a changé. Le monde du travail, et son exécution même, ne sont pas indemnes. Le travail agricole a été parmi les premiers à être bouleversé, mais l’industrie gourmande en énergie et prolixe en objets à l’utilité discutable et de préférence rapidement obsolètes, ainsi que les activités immatérielles, celles qui manipulent des informations, des datas et des symboles et consomment tant d’énergie, sont en mutation accélérée. Ni Donald Trump, ni le superficiel backlash n’y pourront rien. Ni d’ailleurs l’éco-anxiété.

L’autre « ultraforce » qui percute notre relation au travail et constitue désormais l’horizon des plus jeunes est l’omniprésence des technologies numériques. Comment interagiront-elles avec les femmes et les hommes au travail en 2050, c’est-à-dire quand ceux qui ont 25 ans aujourd’hui en auront 50 ? Nous avons publié plusieurs articles sur l’appropriation de l’IA dans les entreprises et sur l’urgence d’en faire un objet du dialogue social et professionnel. Je ne reviens pas dessus. Ce n’est pas principalement le nombre d’emplois qui risque d’être drastiquement réduit, mais c’est plutôt le travail, et inévitablement celles ou ceux qui l’exécutent, qui seront profondément transformés. Comment imaginer que nous continuions à réfléchir, à penser, à imaginer, à rêver, à travailler demain comme nous le faisions à 25 ans et comme nous le faisons aujourd’hui ? Comment nous saisirons-nous demain de ces technologies et de celles qui viennent sans rien rabattre de notre capacité à « être une personne, c’est-à-dire une source autonome d’action » (Emile Durkheim) ? La réponse à cette question est vitale.

Dernière chose. Chaque époque est aussi marquée par des évènements, plus ou moins tragiques, plus ou moins libérateurs, rarement anticipés. Il serait vain de chercher les signes avant-coureurs de ceux qui jalonneront les existences des jeunes générations. Les oracles quotidiennement formulés par nos modernes et médiatiques Pythie ne sont pas de grande aide. Il convient au moins d’être prudent. On se souvient de l’article de Pierre Viansson-Ponté dans le Monde du 15 mars 1968, dans lequel il énumérait les motifs pour lesquels « la jeunesse s’ennuie », « les français s’ennuient », « le général de Gaulle s’ennuie ». Quelques mois plus tard, le pays, promis à « périr d’ennui », se soulevait pour les évènements que l’on sait. 

Et enfin, pour rappeler que, s’il arrive que nos souvenirs en fassent une période magnifique, source de toutes nos nostalgies, la jeunesse n’est pas si facile à vivre : « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde ». (Paul Nizan. Aden Arabie. 1931). Sans compter que, comme le chantait Georges Brassens, « qu’on soit de la dernière averse ou des neiges d’antan, le temps ne fait rien à l’affaire ». 

Ceci, à l’attention de managers qui pensent avoir trouvé la source de leurs difficultés chez celles et ceux qui arrivent plutôt que se réjouir de ce qu’ils apportent de nouveau. 

Pour aller plus loin

« Quand la France s’ennuie… », Pierre Viansson-Ponté, Le Monde, 15 mars 1968

Georges Brassens – Le Temps Ne Fait Rien A L’affaire (paroles)

« 12 idées reçues sur le rapport des jeunes au travail et à l’entreprise », Management & RSE, Martin Richer

Print Friendly, PDF & Email
+ posts

Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.