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Les années sont comme les amours : on aimerait se laisser aller à la griserie, au ravissement des commencements. En début d’année, on a toujours envie de se souhaiter du positif, du désirable, mais là, on a l’épiderme piqué par les embruns.

Car de mémoire de témoin de la RSE, on a toujours navigué avec le vent dans le dos, porté par les alizés, poussé par la force des aspirations convergentes des investisseurs, des clients, des salariés, des pouvoirs publics. Mais le backlash (« retour de bâton ») de l’ESG (Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) aux États-Unis, puis le tournant politique qui a fait vaciller le Pacte vert sur ses bases – reconnaissons que cela a débuté bien avant les élections européennes de juin dernier – provoquent des répliques – au sens sismique du terme – qui alourdissent les cales des acteurs de la RSE. Pour la première fois depuis longtemps, la RSE navigue par vent debout.

Et on assiste avec consternation au recul de nombreuses entreprises, qui amoindrissent ou abandonnent tout ou partie de leurs engagements : Unilever, Shell, BlackRock, Bank of America. Sur le sujet spécifique de la diversité, confrontées à une offensive délirante sur le thème du wokisme, les défections se multiplient : Walmart, Ford, Toyota, Meta (Facebook & Instagram), Harley-Davidson ont fortement réduit, voire supprimé, leur politique Diversité. Le danger, pour les entreprises comme pour ceux qui les accompagnent, c’est évidemment d’affaler la voilure.

Du côté du travail, thématique chère à Metis, ce n’est pas non plus la gloire des grandes époques. Je vous disais le mois dernier que j’attendais François Bayrou au tournant de son discours de politique générale (« Ce que François Bayrou pense du travail », Metis, 9 janvier 2025). C’est chose faite. Cette allocution du 14 janvier confirme que le travail ne figure pas parmi les ingrédients de la sauce béarnaise. Dans ce discours d’une heure et demie, le mot « retraites » a été prononcé 12 fois, mais le mot « jeune » une seule fois – en contrepoint d’une « bayroutade » (qui prend la suite des fameuses raffarinades) selon laquelle « les enfants ne sont pas comme les poireaux, ils ne poussent pas tous à la même vitesse ». Merci, Monsieur le Premier Ministre.

Un autre épisode, plus récent, met en évidence la déconnexion gouvernementale abyssale vis-à-vis du travail. Pour plusieurs dizaines de milliers de micro-entrepreneurs, l’adoption du budget 2025 était porteuse d’une très mauvaise nouvelle, introduite subrepticement par un amendement du gouvernement. Ces prestataires de services aux revenus et au train de vie plus que modestes – petits artisans, travailleurs des plateformes, forçats du web, livreurs à vélo, coiffeuses à domicile, brocanteurs, chauffeurs Uber, etc. – étaient jusqu’ici exemptés du devoir de collecter la TVA pour le compte de l’Etat jusqu’à un chiffre d’affaires annuel de 37.500 euros. Le gouvernement avait décidé d’abaisser ce seuil à 25.000 euros. L’État espérait stupidement récupérer 400 millions d’euros, parmi les 50 milliards recherchés, par ce tour de passe-passe. Mais, face à la pression, après une journée de levées de boucliers et de débat houleux, le ministre de l’Economie, Éric Lombard, a annoncé le 6 février que les nouveaux seuils de TVA n’entreraient finalement pas en vigueur.

On ne peut qu’exprimer sa perplexité : comment François Bayrou et son gouvernement ont-ils pu laisser passer une mesure qui aurait évidemment conduit une bonne partie de ces galériens de l’économie, les plus précaires, les plus éloignés des dispositifs de protection sociale, soit à rogner sur leurs marges déjà faméliques, soit à arrêter leur activité ? Qu’est-ce qui justifie de mettre en danger le fragile équilibre économique de gens qui ont choisi de travailler, et de travailler dur, mais qui gagnent à peine plus que le SMIC ? Quelle meilleure incitation peut-on imaginer pour les pousser soit vers les labyrinthes de France Travail, soit vers le confort émollient des trappes sociales à inactivité (par exemple le RSA, qui mérite si mal la dernière lettre de son acronyme), soit vers le travail au noir ? Quelle méconnaissance du travail ! Mais aussi – et cela fonctionne ensemble – quel mépris vis-à-vis de « ceux qui ne sont rien », ces « premiers de corvée » qui sont aussi bien souvent les derniers de cordée de la reconnaissance sociale.

Une fois encore, en refusant de regarder le travail en face, le gouvernement s’apprêtait à mettre en danger l’un des rares dispositifs récents qui fonctionne bien. Le statut d’autoentrepreneur, si imparfait soit-il, a été adopté par plus de 2,7 millions de travailleurs (chiffre Urssaf) préférant tenter leur chance en se mettant à leur compte, en s’insérant socialement par le travail, plutôt qu’attendre oisivement les subsides d’un Etat qui n’est plus la providence.

Certes, la tempête gronde. Pourtant, par vent de face, on peut encore progresser en tirant des bords. Après tout, c’est par vent debout que les marins révèlent leurs talents. Il faut trouver les courants et les vents porteurs. Ainsi par exemple, toutes les entreprises américaines n’ont pas suivi le mouvement de celles qui ont décidé de mettre fin à leur programme DEI (Diversité, égalité et inclusion) pour complaire à la nouvelle administration de Donald Trump. Plusieurs, au contraire, ont publiquement expliqué le maintien de ces politiques : Apple, Microsoft, Goldman Sachs, JP Morgan, Costco. Il est vrai qu’on les entend moins : ils ne sont plus dans le mainstream. Pourtant, Costco, 3ème groupe de distribution américain, a refusé de mettre fin à sa politique de DEI, provoquant des appels au boycott de la part des soutiens du MAGA – make America great again (voir Challenges du 30 janvier 2025). Dans Novethic (29 janvier 2025), Clément Fournier attire l’attention sur « Ces 100 grands groupes mondiaux qui continuent à investir dans la transition écologique, malgré le backlash ». Globalement, les entreprises françaises résistent beaucoup mieux à la tempête que leurs consœurs anglo-saxonnes, sans doute parce qu’elles sont plus dans le faire et moins dans le dire.

Durant le Forum économique mondial de Davos, qui vient de se clôturer, le dirigeant de L’Oréal, Nicolas Hieronimus, a pris la parole pour s’opposer aux diatribes contre la diversité déversées par Donald Trump sur écran géant. « On a plus que jamais besoin de diversité » a-t-il lancé, provoquant des applaudissements dans la salle. Voilà les marins qu’il nous faut.

Cela me rappelle, durant le premier mandat de Trump, la magnifique campagne « We are still in », menée par les grandes entreprises et les villes américaines qui s’opposaient à la sortie de l’Accord de Paris, décidée par la nouvelle administration, en maintenant leurs engagements en faveur du climat. Avec la deuxième sortie de l’Accord, décidée dès le premier jour de son second mandat, Trump a déclenché la résurgence de ce mouvement sous la forme de l’Alliance climatique, une coalition de 24 gouverneurs représentant près de 60 % de l’économie américaine et 55 % de la population, qui s’engagent à poursuivre leurs efforts.

C’est justement dans les périodes difficiles qu’il faut d’autant plus s’efforcer d’apporter à la fois la lucidité des solutions, les promesses de la fraternité et l’éclat de l’espérance. C’est pourquoi je suis heureux d’avoir retrouvé cette merveilleuse citation de Simone de Beauvoir (1908-1986) : « Je refuse la fatalité, car elle triomphe dès que l’on croit en elle ». C’était sa façon, bien à elle, de nous dire : « We are still in ».

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J’aime le débat, la délibération informée, folâtrer sur « la toile », lire et apprécier la vie.

J’ai effectué la plus grande partie de mon parcours professionnel dans le Conseil et le marketing de solutions de haute technologie en France et aux États-Unis. J’ai notamment été directeur du marketing d’Oracle Europe et Vice-Président Europe de BroadVision. J’ai rejoint le Groupe Alpha en 2003 et j’ai intégré son Comité Exécutif tout en assumant la direction générale de sa filiale la plus importante (600 consultants) de 2007 à 2011. Depuis 2012, j’exerce mes activités de conseil dans le domaine de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) au sein du cabinet que j’ai créé, Management & RSE. Je suis aussi administrateur du think tank Terra Nova dont j’anime le pôle Entreprise, Travail & Emploi. Je fais partie du corps enseignant du Master Ressources Humaines & Responsabilité Sociale de l’Entreprise de l’IAE de Paris, au sein de l’Université Paris 1 Sorbonne et je dirige l'Executive Master Trajectoires Dirigeants de Sciences Po Paris.