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Le paysage est bien balisé. Nous aurions d’un côté une France des emplois exposés ; celle qui aspire au grand large, à la compétitivité et à l’agilité. Et de l’autre côté, une France des emplois abrités ; celle des biens impropres aux échanges internationaux, celle des services de proximité, des terroirs assoupis et des assistés insatiables. Le populisme social a tôt fait d’opposer ces deux France. Mais en fait, cette coexistence repose davantage sur un modèle de complémentarité que sur une opposition. Ces deux France sont étroitement imbriquées et chacune peut mettre en avant son utilité sociale.

 

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Dans un essai court et percutant, publié fin 2016 à l’initiative de la Fabrique de l’Industrie, Philippe Frocrain et Pierre-Noël Giraud analysent la distinction entre deux catégories d’emploi. On trouve d’un côté les emplois exposés, ceux qui relèvent de la production de biens et services échangeables au-delà des frontières et donc soumis à la concurrence extérieure. Ils composent un système productif connecté à l’économie mondiale et sont en première ligne sur les marchés d’exportation, pour tenter de réduire un déficit commercial français dont le creusement ne se dément pas. On est tenté de leur opposer, de l’autre côté, les emplois abrités qui (par exemple du fait des coûts de transport ou de la nécessaire présence du client lors de la réalisation d’un service), ne sont soumis qu’à une concurrence locale, celle exercée par d’autres entreprises ou individus du même territoire.

 

Cette distinction rappelle ce que Pierre-Noël Giraud qualifie dans ses ouvrages précédents d’emplois « nomades » opposés aux emplois « sédentaires ». Mais elle va au-delà de la distinction ancienne entre biens échangés versus bien non échangés. Dans sa préface, Roger Guesnerie rappelle que la Direction de la Prévision du ministère des Finances utilisait dans les années 1970, un modèle économétrique qui différenciait déjà secteur abrité et secteur exposé.

 

Les secteurs d’activité se caractérisent par leur distance de travail
Les auteurs ont renouvelé la méthodologie, ce qui permet de mieux tenir compte de la tertiarisation de l’économie. La méthode retenue dans cette étude pour distinguer les emplois exposés et abrités repose sur les travaux de Paul Krugman (1991), qui constate que le lieu d’implantation des activités exposées est relativement aléatoire vis-à-vis de la population qu’elles servent puisqu’elles fonctionnent à distance de leurs clients. Elles ont donc intérêt à se concentrer à proximité des compétences dont elles ont besoin, afin de pouvoir profiter d’économies d’échelle ou d’agglomération et de l’accessibilité du « capital humain ». À l’inverse, les entreprises abritées ne participent pas aux échanges internationaux et sont localisées à proximité immédiate des consommateurs pour limiter les coûts de déplacement et nouer des liens avec leurs clients. En résumé, nous disent les auteurs, « on s’attend à observer un découplage géographique marqué entre les entreprises exposées et leurs clients alors que les entreprises abritées seront dispersées proportionnellement à une demande propre à chaque territoire ».

 

Une activité de services comme le tourisme est considérée comme exposée, car les emplois correspondants, dans l’hôtellerie par exemple, sont soutenus pour partie par le déplacement de consommateurs étrangers (touristes), qui consomment dans le territoire où la production s’effectue, mais en opérant un arbitrage entre plusieurs destinations, c’est-à-dire en mettant en concurrence des emplois localisés dans différents territoires. Le secteur exposé regroupe ainsi des emplois aussi divers que des ouvriers de l’automobile, des employés de call centers, le personnel des grands hôtels, des viticulteurs, ou encore des ingénieurs en logiciel.

 

En calculant des indices de Gini (indicateurs traditionnellement utilisés pour la mesure des dispersions comme les inégalités de revenu), les auteurs attribuent une valeur numérique (comprise entre 0 et 1) au degré de concentration géographique de chaque secteur relativement à la demande qui lui est adressée, et cela pour les 86 secteurs d’activité suivis par l’Insee à un niveau relativement désagrégé. Finalement, cette méthodologie vise à sérier les activités économiques selon la « distance de travail », celle qui sépare le producteur du consommateur. Elle me semble beaucoup plus opérante que les distinctions plus traditionnelles (industrie/services ; biens échangeables/non échangeables) pour saisir les activités des géants du numérique et les mutations du travail (voir : « Où va le travail ? »).

 

France du grand large versus France des petits terroirs ?
Le premier constat essentiel qui se dégage de l’analyse est préoccupant : l’emploi exposé est minoritaire et en recul. Il est passé en France de 30,0 % à 26,8 % de l’emploi total entre 1999 et 2013. Le moteur de l’emploi n’est aucunement le secteur exposé, mais au contraire le secteur abrité, qui a progressé de 2,37 millions d’emplois entre 1999 et 2013, alors que le secteur exposé perdait 204 000 emplois. La soutenabilité d’un tel modèle pose question. « Dans un pays, écrivait Denis Clerc dans Alternatives Economiques (novembre 2015), plus il y a d’emplois nomades (que Pierre-Noël Giraud appelle maintenant exposés), plus il y a également d’emplois sédentaires (abrités), car les nomades ont besoin d’eux pour vivre. Mais inversement, si les sédentaires coûtent cher, les nomades risquent de partir ailleurs ». Partir ailleurs, c’est-à-dire emprunter la voie des « délocalisations itinérantes », qui suivent le chemin des coûts les plus bas, pour reprendre l’expression d’El Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie internationale à l’Université Paris Dauphine.

 

La France du grand large, celle qui va à la conquête des marchés étrangers, pourra-t-elle continuer à procurer des devises et un rayonnement international à notre pays si la France des terroirs, repue et à l’abri, continue son irrésistible extension (ou alourdissement, diraient certains) ? Avec ces emplois exposés qui ont tendance à fuir notre pays et ces emplois protégés qui restent, qui sont de plus en plus nombreux, et qui vont donc s’appauvrir, n’est-il pas inéluctable de constater la multiplication de ceux que Pierre-Noël Giraud appelle des « hommes inutiles » dans un autre de ses ouvrages (L’Homme inutile – Du bon usage de l’économie, éd. Odile Jacob, septembre 2015 – voir dans Metis  » Mettre l’homme inutile au coeur de la politique économique « , Pierre Maréchal), chômeurs de longue durée, précaires ou travailleurs pauvres ?

 

Ces questions prennent d’autant plus de relief que les évolutions respectives des prix et de la productivité montrent que les deux France ont un impact très différent sur la compétitivité-coûts :
1. Les prix dans le secteur abrité ont fortement augmenté alors qu’ils déclinaient légèrement dans le secteur exposé ;
2. Les gains de productivité sont supérieurs dans le secteur exposé et le différentiel de productivité entre exposés et abrités a augmenté de 18 % depuis 2003 alors que le différentiel de salaire n’a progressé que de 3 %.

 

Quelques faits viennent contredire cette vision d’une France qui vivrait « aux crochets » de l’autre :
1. La baisse de l’emploi exposé a été très forte au début des années 2000 et pendant la crise (2009-2010), mais moins marquée depuis 2010.
2. Elle reflète essentiellement la désindustrialisation, particulièrement marquée en France.
3. Les entreprises françaises ont réussi à s’imposer à l’export dans les services. Aujourd’hui, plus d’un emploi exposé sur deux se trouve dans les services. Alors que l’industrie manufacturière, l’agriculture et l’extraction ont vu leurs effectifs fondre, les services exposés ont créé au total 780 000 emplois sur la période 1999-2013. Les créations d’emplois dans les services exposés se sont nettement accélérées à partir de 2006 et ont à peine ralenti pendant la crise. Sur la période étudiée, ils ont progressé deux fois plus rapidement que les services abrités (+26 % contre +12 %).
4. Dans le secteur abrité, les plus fortes progressions de l’emploi ont été enregistrées dans des domaines qui reflètent des priorités de politique publique : la construction (+ 402 000 emplois), la santé (+ 300 000), le commerce de détail (+ 268 000), le social (+ 419 000).
5. Le secteur non marchand ne présente pas de signes d’hypertrophie, bien au contraire. Les auteurs relèvent que les organisations associatives et l’administration sont les deux secteurs abrités ayant détruit le plus d’emplois (respectivement - 184 000 et -64 000). Le secteur marchand avec 1,7 million d’emplois créés (+17 %) a été globalement plus dynamique que le secteur non marchand où l’emploi a progressé de 655 000 (+9 %).
6. De quoi les emplois abrités sont-ils le nom ? Dans son commentaire adressé aux auteurs de cette étude, Jean-Loup Picard, ancien DG adjoint de Thales, met l’accent sur l’impact de la révolution numérique, qui va sans doute accentuer les transformations des secteurs dits « abrités ». La digitalisation se combine ainsi à la mondialisation. « Les quelques 500 000 caissières de supermarchés, les commerçants des centres-villes des agglomérations moyennes concurrencés par les ventes internet, ou encore les salariés des agences bancaires, sont moins bruyants que les chauffeurs de taxis, mais tout autant inquiets pour leur avenir, et seraient bien surpris de se voir catalogués parmi les « ‘abrités' ». Etre abrité de la concurrence internationale ne veut pas dire être protégé des restructurations économiques et des mutations technologiques…

 

Une réalité qui s’impose partout en Europe
Un autre fait qui relativise l’antagonisme supposé entre deux France, l’une exposée et l’autre abritée, est qu’il ne s’agit pas d’une spécificité domestique. Les auteurs montrent qu’en France, l’emploi exposé est minoritaire, en recul, et se tertiarise, mais ils précisent que « c’est un phénomène que l’on observe dans de nombreux pays développés » et citent de nombreuses études qui le confirment pour les Etats-Unis, la Suède, la Grande-Bretagne et l’Union européenne à 27. Pour cette dernière et sur la base de données d’Eurostat, l’Allemagne compte 30 % d’exposés… à peine plus que la France.

 

La structure de l’emploi exposé apparaît d’ailleurs comme une caractéristique structurante des économies européennes. En schématisant, les auteurs distinguent trois grandes zones en Europe :
1. l’Ouest (dont la France) où l’emploi exposé est largement minoritaire et composé d’un grand nombre d’emplois de services ;
2. une partie centrale, comprenant aussi l’Italie et la Scandinavie, où l’emploi exposé est mieux représenté grâce à la résistance de l’emploi industriel ;
3. et enfin une partie Sud-Est (Roumanie, Bulgarie, Grèce) où l’emploi exposé correspond d’abord à des emplois agricoles.

Composante majoritaire au sein de l’emploi exposé (UE 27) – 2015

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Carte issue du rapport de Philippe Frocrain et Pierre-Noël Giraud, Dynamique des emplois exposés et abrités en France, Paris, Presses des Mines, Novembre 2016 – Source : Eurostat. Calcul des auteurs. Carte réalisée avec Philcarto.

 

A chacun sa fonction sociale
L’économie française n’est pas la simple juxtaposition d’une France exposée et d’une France abritée. C’est un ensemble de chaînes de valeur. Les emplois exposés et les emplois abrités sont interdépendants… mais à des degrés divers. Les emplois abrités n’exercent pas d’impact à la hausse sur les emplois exposés. En effet, la demande adressée à une firme exposée émanant potentiellement du monde entier, l’augmentation de la demande locale n’a que peu d’impact. Par exemple, illustrent les auteurs, « la progression de l’emploi abrité à Toulouse n’aura pas d’impact notable sur la production d’Airbus A380 ». A l’inverse, les emplois exposés exercent un impact à la hausse des emplois abrités : ce « multiplicateur d’emploi local » reflète la consommation de la part des nouveaux travailleurs, de biens et services abrités. Pour estimer un multiplicateur local « moyen » dans le cas de la France, les auteurs ont constitué un échantillon regroupant les 304 zones d’emploi de la France métropolitaine (suivies par l’Insee), observées sur trois intervalles de temps au cours de la période 2004-2013. Lorsque 100 emplois exposés apparaissent dans une zone d’emploi, 64 emplois abrités supplémentaires sont créés au sein de cette même zone.

 

Le secteur exposé offre donc une double utilité économique et sociale : il est créateur d’emplois qualifiés et bien rémunérés et il entraîne des créations d’emplois dans le secteur abrité. Les salaires dans le secteur exposé sont en moyenne de 25 % plus élevés (en 2013) que dans le secteur abrité (soit un écart annuel d’environ 8 300 euros). Ce différentiel s’est accru de 3,8 points entre 1999 et 2013, alors que les niveaux de qualification sont comparables. Dans son nouveau livre (La société hyper-industrielle, La république des idées, Seuil, février 2017), Pierre Veltz souligne que l’enjeu des politiques publiques ne devrait pas être, comme on l’entend souvent, de multiplier les emplois non délocalisables (abrités) « mais au contraire d’attirer et de fixer le plus possible d’emplois potentiellement délocalisables ».

 

Quelle est la fonction sociale du secteur abrité ? Sarah Guillou, directrice adjointe au département innovation et concurrence de l’OFCE remarque que les auteurs ne mettent pas en évidence une polarisation des emplois, telle que le secteur exposé verrait se concentrer la croissance des emplois qualifiés et le secteur abrité celle des emplois peu qualifiés. Les deux secteurs connaissent une réduction des emplois peu qualifiés. « Toutefois, précise-t-elle, le secteur abrité est le seul à admettre des créations d’emplois peu qualifiés et apparaît comme un refuge pour les emplois non qualifiés ». La France abritée offre une solution d’activité aux travailleurs peu qualifiés. C’est tout de même mieux qu’un simple revenu d’existence !

 

Conclusion
Les coefficients multiplicateurs jouent aussi sur les coûts, car les entreprises exposées consomment des biens et services produits par des entreprises abritées. En termes de compétitivité, les auteurs citent plusieurs études de France Stratégie et de l’OFCE qui montrent que le prix relatif des biens et services abrités handicape la compétitivité-coût du secteur exposé. En particulier vis-à-vis de l’Allemagne, « nous pouvons affirmer que l’essentiel du désavantage de compétitivité-coût français tient à la divergence nominale entre la France et l’Allemagne dans le secteur abrité de la concurrence internationale » (Mathilde Le Moigne et Xavier Ragot, 2015, « France et Allemagne : une histoire du désajustement européen », Revue de l’OFCE). Par conséquent, soutenir la compétitivité des emplois exposés, qui jouent un rôle décisif dans la création de richesses et d’emplois, pousse à limiter la progression des salaires, des profits et des rentes foncières dans le secteur abrité. On trouve ici une source d’inspiration de la politique souhaitée par Emmanuel Macron dans la loi qui porte son nom et dans le programme qu’il soutient en vue des élections présidentielles. On y trouve également une controverse abondamment débattue durant l’élaboration du CICE et du Pacte de responsabilité : faut-il concentrer les baisses de charges sur le secteur exposé ? Et dans ce cas, comment s’y prendre en évitant la rupture du principe d’égalité sur lequel veille le Conseil constitutionnel ?

 

Les auteurs, quant à eux, recommandent de « viser une ‘sortie par le haut’, consistant bien évidemment à cultiver l’attrait du territoire pour les activités exposées, mais aussi à agir sur la productivité des abrités (…) en combinant les politiques d’intensification de la concurrence (domestique) au sein du secteur abrité afin d’y réduire certaines rentes inefficaces, les politiques de formation, de soutien à l’innovation et de diffusion des technologies ». C’est ainsi que la solidarité entre ces deux France pourra durablement s’établir.

 

On peut cependant s’étonner que ces choix structurants pour l’avenir de notre pays, sur le plan de sa compétitivité et de son « modèle social », ne soient pas abordés dans le débat politique. Sans même parler du dialogue social, qui s’impose comme le grand absent de cette campagne électorale (voir : « Le dialogue social à la française, chef d’œuvre en péril« ).


Pour aller plus loin :

– Philippe Frocrain et Pierre-Noël Giraud, Dynamique des emplois exposés et abrités en France, Paris, Presses des Mines, Novembre 2016

– Pierre-Noël Giraud est professeur d’économie à Mines Paris Tech et spécialiste de l’industrie. Philippe Frocrain est doctorant à Mines Paris Tech et chargé de mission à La Fabrique de l’Industrie.

 

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J’aime le débat, la délibération informée, folâtrer sur « la toile », lire et apprécier la vie.

J’ai effectué la plus grande partie de mon parcours professionnel dans le Conseil et le marketing de solutions de haute technologie en France et aux États-Unis. J’ai notamment été directeur du marketing d’Oracle Europe et Vice-Président Europe de BroadVision. J’ai rejoint le Groupe Alpha en 2003 et j’ai intégré son Comité Exécutif tout en assumant la direction générale de sa filiale la plus importante (600 consultants) de 2007 à 2011. Depuis 2012, j’exerce mes activités de conseil dans le domaine de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) au sein du cabinet que j’ai créé, Management & RSE. Je suis aussi administrateur du think tank Terra Nova dont j’anime le pôle Entreprise, Travail & Emploi. Je fais partie du corps enseignant du Master Ressources Humaines & Responsabilité Sociale de l’Entreprise de l’IAE de Paris, au sein de l’Université Paris 1 Sorbonne et je dirige l'Executive Master Trajectoires Dirigeants de Sciences Po Paris.