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Tiers lieux, foodlab, living lab, fab lab, friche culturelle, café associatif, espace de coworking… autant de dénominations différentes que de géométries variables des acteurs qui les portent. Ces lieux se développent et se positionnent aujourd’hui comme les nouveaux espaces pour s’adapter aux mutations du travail et promouvoir l’entrepreneuriat. Pour Metis, Irène Valdelomar Zurera fait le point et s’entretient avec l’une des responsables du Liberté Living Lab.


Liberté Living Lab

1800 tiers lieux déjà

Au total, plus de 1 800 espaces sont identifiés sous cette notion de « tiers lieux » qui rassemble un éventail d’acteurs très variés dont l’objectif principal est de répondre à un besoin de proximité généralisé. Face à une telle réalité, le gouvernement (Commissariat général à l’égalité des territoires) a alloué 45 M€ pour le développement de ces espaces de réflexion et de création d’activités, et accordé 300 labels « Fabriques des Territoires » pour renforcer le rapprochement des acteurs (AMI Tiers Lieux Fabrique des Territoires – CGET).

Dans un monde de plus en plus digitalisé, avec de nombreuses plateformes de partage collaboratif, il n’y a rien qui remplace l’humain, le contact et le besoin de rapprochement des uns et des autres. Les tiers lieux émergent comme une réponse à l’isolement des salariés indépendants, au besoin de revitalisation des zones rurales et in fine, au besoin de recréer du lien à tous les échelons (territoriaux, sociaux…)

Ces espaces émergent également comme une réponse aux nouveaux salariés qui attendent un cadre de travail plus autonome et flexible et aux entreprises qui cherchent des solutions pour optimiser leurs ressources et réduire leurs coûts de fonctionnement (notamment les dépenses liées au foncier et à l’immobilier – principale charge après les contributions sociales).

Les tiers lieux, par leur disposition (des bureaux partagés, des postes nomades), et leur mode de gestion (ils sont souvent portés par des associations), favorisent un modèle de gestion plus horizontal et participatif. Ils incitent leurs locataires à une dynamique de partage et d’implication différente de celle qu’on peut trouver dans les boîtes « classiques », du fait notamment de leur gestion et animation : organisation d’événements dédiés, création d’espaces de convivialité ou simplement disposition des bureaux qui favorise l’échange spontané avec des personnes issues d’horizons différents.

Un nouveau modèle d’organisation du travail qui repose sur l’inconfort matériel (souvent pas de bureau attribué ou difficultés de trouver une salle de call disponible !), mais qui est gagnant sur le plan personnel et professionnel : notamment à partir du développement d’un réseau de partenaires publics et privés.

Ce levier est considéré comme le plus important en termes de valeur ajoutée (« Mission Coworking – Faire ensemble pour mieux vivre ensemble » – Fondation Travailler Autrement – Patrick Lévy Waitz) et les pouvoirs publics comme les collectivités locales ont saisi cette opportunité pour promouvoir un autre modèle de développement territorial, beaucoup plus centré sur l’écoute et la co-construction des solutions avec ceux qui seront les utilisateurs des tiers lieux.

« Porteurs d’une vision du monde, les Tiers-Lieux invitent à un changement des représentations traditionnelles de notre société » (Rapport Tiers lieux 2018– coopératives des tiers lieux).

Dans le contexte actuel (crise des gilets jaunes, montée de l’extrême droite), la décision d’appuyer le développement des espaces de concertation citoyenne paraît presque évidente. Le faire ensemble se révèle aujourd’hui comme une nécessité d’une société qui se sent déconnectée des élites politiques et qui se soulève face aux réponses apportées (mobilité, climat, migrations…).

L’action publique cherche à rajouter aux espaces de discussions classiques des initiatives locales pour mieux comprendre les préoccupations existantes (manger bio, local, etc.) et afin de pouvoir identifier des solutions innovantes. Le soutien et le développement des espaces peuvent jouer un rôle clé pour favoriser un changement de posture, et promouvoir le passage de politiques descendantes vers un autre modèle focalisé sur l’écoute et l’appui des solutions innovantes, beaucoup plus horizontales. L’Etat agit alors comme un vrai accélérateur du changement, subsidiaire à l’action locale et portée par ses citoyens.

Cela pourrait-il être possible ? Avons-nous trouvé la pierre angulaire pour favoriser ce changement de posture ? Quels seront les facteurs clés du succès pour cela ? Comment le label « Fabrique des tiers lieux » pourrait-il contribuer à cela ?

Le Liberté Living-lab à Paris


Liberté Living Lab

Afin de répondre à toutes ces questions, je propose d’analyser le cas d’un lieu exemplaire, le Liberté Living-lab (LLL). Entretien avec Claire Daum, cheffe de projet et co-responsable de TEKHNE, l’incubateur du Liberté Living-lab.

Pourquoi ce nom ?

Le Liberté Living-lab a été co-fondé en 2015 par Marylène Vicari, une entrepreneuse de l’univers de la communication qui a fait ses armes dans différents lieux d’innovation parisiens. Il s’agit de deux bâtiments de 2000 m2, à Paris en plein cœur du Sentier, haut lieu de l’entrepreneuriat parisien.

  • Son nom interpelle tout de suite et fait référence à deux valeurs chères au cœur des fondateurs : l’idée de « living lab » fait écho à une méthodologie d’innovation qui intègrent les citoyens, les habitants, les usagers au cœur des processus de recherche et d’innovation. En tant que living lab, le LLL regroupe en son sein des acteurs publics, des startups, des associations, des chercheurs et des grands comptes qui poursuivent tous l’objectif de mettre la technologie au service des enjeux sociaux et environnementaux contemporains.
  • « Liberté » montre l’importance du grand principe entrepreneurial : créer un lieu où la créativité et l’ambition peuvent s’exprimer librement

Quelle est sa spécificité ? Quel est son positionnement ?

La spécificité du lieu est son positionnement « tech for good » : le LLL organise d’ambitieux programmes d’open innovation pour connecter l’innovation technologique et économique aux grands enjeux de société (éducation, mobilité, santé, finance, transition énergétique, etc.). Comme dit précédemment, la pluridisciplinarité est au cœur de la méthodologie de travail du LLL : il s’agit de tester « grandeur nature » des services, des outils et des usages nouveaux, en mobilisant toutes les parties prenantes liées à ces innovations.

Autre spécificité du lieu : son écosystème de pointe intégré (acteurs publics, chercheurs, startups, designers, lab innovation corporate), combiné avec des talents rares (data scientists, designers, économistes, développeurs, etc.) et des partenariats d’envergure mobilisables sur chaque projet (Ecole Polytechnique, ENSCI, ENA, Institut Louis Bachelier, etc.).

L’ambition du Liberté Living-lab est de connecter au sein d’un lieu, un écosystème d’innovation technologique et des expertises en innovation à impact.

Comment cet espace joue-t-il un rôle pour rassembler les acteurs ?

J’en fais l’expérience tous les jours ! C’est un catalyseur formidable de rencontres et de synergies. Un exemple concret : nous avons connecté les startups accompagnées par TEKHNE, l’incubateur du LLL, à des dizaines et des dizaines de membres de l’écosystème, pour tous types de demandes (des sessions de peer-to-peer learning sur des sujets liés à l’entrepreneuriat, des sessions de coaching personnalisées au sujet du pitch investisseur par des entrepreneur. e. s qui avaient réussi une levée de fonds, du partage de bonnes pratiques sur le recrutement).

La programmation événementielle est aussi un bon exemple : il y a souvent eu des événements — de plaidoyer notamment — organisés en collaboration par des membres de l’écosystème (French Impact x LLL, Bayes Impact x LLL x Vraiment Vraiment, Chaire d’Innovation ENA-ENSCI x LLL…).

De plus, de par le positionnement du LLL, les acteurs au sein du collectif ont tout à gagner à se rencontrer, même s’ils ne viennent pas du même secteur d’activité. Travailler dans la « tech for good » c’est se confronter à des difficultés propres aux technologies développées, aux barrières à l’entrée, à la frilosité des administrations et des entreprises traditionnelles face à l’innovation de rupture. Être rassemblé au sein d’un même lieu et pouvoir échanger, c’est aussi une manière de mutualiser les interrogations et leurs réponses.

Pourrait-il devenir un outil pour favoriser un changement de modèle de travail ? Peut-être comme outil de démocratie participative ?

Le LLL, en tant que tiers-lieu expérimental, est dans sa conception même un outil de rupture par rapport aux organisations traditionnelles. Au travers des projets qui se réclament d’une démarche living lab, une nouvelle voie est affirmée qui passe nécessairement par un renouvellement des pratiques d’implication des publics concernés. Le changement de paradigme est fort : renouer le lien entre le concept de « centre de science », de lieu d’innovation à haute valeur ajoutée, et implication du public citoyen et des initiatives issues de la société civile.

Pour cela, il faut de la pédagogie et de la transparence sur les activités et les projets menés au sein du lieu pour pouvoir impliquer des publics d’expérimentateurs, d’usagers, de constructeurs de technologie. Le Liberté Living-lab est un lieu de plaidoyer (en témoigne la programmation événementielle très variée) qui doit aménager des temps d’échanges et d’informations au sein du collectif, mais également en direction de l’extérieur.

Je trouve qu’il est tout à fait pertinent de considérer ce type de lieu comme outil de démocratie participative. Pour exemple, nous avions organisé un événement dans le cadre du Grand Débat à l’occasion de la Nuit des idées le 31 janvier dernier. Le Liberté Living-lab, Open Source Politics, f0rk et Vraiment avaient convié des citoyens à contribuer à des ateliers de travail afin de formuler collectivement des propositions d’actions citoyennes concrètes. Sur le fond, mais aussi sur la forme du débat national, l’objectif de ces ateliers était de rédiger des propositions qui ont fait l’objet d’un livrable afin de nourrir les réflexions. Cette soirée ne s’adressait pas aux seuls « passionnés » d’innovations (civiques). Elle s’adressait à tous les citoyens, dans leurs diversités sociales et culturelles et fut un vrai temps fort de partage et de représentation démocratique.

Le label pourra-t-il aider au développement d’autres initiatives de ce type ?

Je pense que c’est un modèle qui, sans aucun doute, se multipliera dans les années qui viennent, physiquement ou de manière numérique. L’idée même du tiers-lieu est protéiforme, les typologies sont très nombreuses : espaces de travail partagés et collaboratifs, ateliers partagés, fablab, services hybrides (salles de réunion, jardins partagés, boutiques partagées, cafés, épiceries, ressourceries, médiation culturelle), hackerspace, makerspace… Il est donc fort probable que des initiatives très différentes se réclament de ce concept qui a encore — heureusement ! – du mal à être enfermant.

Le label pourra aider à la compréhension, à l’intelligibilité de ce genre du lieu. Je pense qu’il aidera aussi à la constitution de réseaux afin de permettre le partage de bonnes pratiques, le retour d’expérience et des synergies entre les collectifs.

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Après des études en Droit et Economie à l’international et en France, Irene a décidé d’orienter sa carrière vers le volet économique et social. Elle a rejoint d’abord le département ESS de la Caisse des Dépôts puis l’associatif auprès du Secours Catholique. Aujourd’hui, elle fait partie de l’équipe de French Impact comme Responsable du Programme Territoires, initiative gouvernementale qui vise à valoriser et fédérer les acteurs qui font de l'innovation un levier de transformation sociale. Curieuse et extravertie, passionnée par la céramique et toujours à la découverte de nouvelles cultures.