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Puvis de Chavannes le travail Puvis de Chavannes le travail

D’aucuns veulent réhabiliter la valeur travail, mais de quoi parle t-on ? Retour sur quelques fondamentaux qui empruntent à la philosophie.

 

« Le travail c’est la santé, ne rien faire c’est la conserver…. ». En quelques mots Henri Salvador résume les sentiments contradictoires que nous entretenons tous, quelque soit notre culture, avec le travail. Et ce n’est pas nouveau. La tradition philosophique ne lui fait pas plus de cadeaux que la ritournelle de la chanson populaire ! On pense bien sûr au travail comme châtiment infligé à l’humanité pour expier le pêché originel. On peut aussi évoquer la Grèce antique où travailler est l’apanage des esclaves, ou le monde médiéval qui considère la vie contemplative comme supérieure à la vie active. Il faudra attendre le siècle des Lumières pour que la « valeur travail » s’impose contre l’oisiveté et les privilèges de la naissance.

 

Plus récemment, et en particulier dans « La Condition de l’homme moderne », c’est Hannah Arendt qui remet l’ouvrage sur le métier. En pleine réflexion sur les perspectives bonnes et mauvaises que le développement de la technique et de l’industrie en général, offre à l’humanité, elle propose de distinguer l’action, l’œuvre et le travail.
La première ligne de partage sépare les activités qui concernent le domaine public et celles qui se rapportent à la vie privée. Le domaine de l’action est celui dans lequel l’individu se consacre aux affaires publiques, celui des rapports entre êtres égaux et différents, le seul qui permet d’inscrire l’homme dans l’histoire de sa communauté et lui permet d’accéder à la dimension morale et politique de l’existence.

 

Le domaine privé est ensuite lui-même divisé en travail et œuvre. Le travail est l’activité de l’homme soumis à la nécessité, aux besoins naturels. C’est une activité sans fin puisque le besoin biologique revient sans cesse. C’est l’activité de l’animal laborans. L’œuvre est exactement le contraire. C’est, dans la sphère privée de la production, l’humanité de l’homme, la liberté de l’homme, sa créativité. Elle est opposée ici à la soumission aux lois de la nécessité, aux lois de la nature. Elle suppose un projet. L’œuvre est l’activité de l’homo faber, celle de l’artisan « seul avec son image du futur produit » opposé au travail du prolétaire, dépossédé de son savoir faire, de sa décision et sans vision du produit auquel son activité contribue.
On peut bien sûr s’interroger sur la pertinence de ces distinctions alors que les conditions techniques et sociales de la production (et de l’action politique) ont profondément changé. Mais la question centrale de la reconnaissance du travail s’enrichirait certainement en acceptant un détour par une réflexion sur ce qui, dans l’activité même du « travailleur« , asservit ou au contraire émancipe.

Jean-Marie Bergère

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. Président du Comité Emploi à la Fondation de France de 2012 à 2018. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.