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Le temps de ma vie m’appartient. Il est unique et pour l’heure je n’en connais pas encore le terme. Mais les temps de la vie sont une construction sociale. D’ailleurs on parle de l’organisation des « temps sociaux ». La réforme de l’assurance-chômage nous invite à réfléchir sur les temps où l’on travaille, les temps où l’on perçoit des « revenus de remplacement » selon l’expression administrative, où l’on « touche le chômage » selon une expression plus proche du vécu. Parfois les temps où l’on se forme.

La réforme des retraites, un des grands enjeux économiques et sociaux  des mois à venir est une affaire de temps : vous avez cotisé pendant combien de temps ? Vous avez accumulé des jours de RTT sur un compte-épargne temps ? Vous avez, parce que vous occupiez un emploi difficile bénéficié d’un compte-pénibilité ? Et comme si c’était le seul sujet du débat public, l’âge de départ à la retraite revient sans cesse sur ce moment de rupture des continuités du temps, ce moment où l’on entre dans un temps dont on sait la fin. 62 ans,  ou plus tard pour percevoir la totalité des droits à la retraite, pour bénéficier du « taux plein ».  Il semblerait que l’on ne parvienne pas à sortir d’une vision séquencée de la vie : on étudie, puis on travaille, puis on « prend » sa retraite, on se retire. « Retirement » en anglais.

Cette vision ne change pas, et pourtant ! Les moments de « transition d’entrée » dans le travail et de « transition de sortie » dans la retraite ont bien changé. La crise de l’emploi, l’allongement des durées d’études, le développement des situations d’alternance (travailler et apprendre en même temps) ont considérablement allongé ces périodes de transition. Les jeunes vivent (souvent difficilement) un long moment qui mêle fin des études, stages prolongés, contrats de travail courts dans des jobs qui ne correspondent pas à leurs études mais permettent d’attendre. Le premier CDI arrive de plus en plus tard tant est grande la défiance des employeurs qui continuent de vouloir un jeune avec un salaire pas trop élevé, mais déjà expérimenté… Les difficultés d’emploi des « seniors » sont telles qu’à l’âge officiel de la retraite (62 ans aujourd’hui en France, souvent un âge plus élevé en Europe), la plupart d’entre eux ne travaillent plus depuis déjà plusieurs années.

Et pourtant, on sait que les arrêts en cours de vie professionnelle restent pénalisants. On le sait pour les congés-maternité qui influent sur les carrières (ou l’absence de carrière) des femmes. On le sait pour les arrêts-maladie de longue durée qui se transforment souvent en antichambre du chômage et de l’inactivité.

Et la formation dans tout ça ? Une réflexion de bons sens voudrait qu’on relie réforme des retraites et conception de la formation tout au long de la vie. Justement parce que « tout au long de la vie », c’est une affaire de temps. Du temps qu’il faudrait pouvoir prendre de manière choisie (le chômage lui est subi, encore que les ruptures conventionnelles et maintenant les démissions d’un emploi ouvrent droit aux allocations chômage…) pour faire le point, changer éventuellement de métier, ou simplement d’emploi, de région, préparer la suite…puisqu’elle sera de plus en plus longue. Une récente Chronique de Jean-Marie Luttringer met en perspective les nouveaux dispositifs de formation professionnelle par rapport aux temps de la vie et à l’allongement de la vie au travail. Metis reviendra sur ces sujets.

La loi de 2018 sur la formation continue, dite « pour la liberté de choisir son avenir professionnel » donne un rôle essentiel à l’initiative individuelle. Avec le compte personnel de formation en euros facilement accessible sur une appli, c’est à chacun de choisir son parcours, ses formations, et donc ses moments de formation. Facile à dire ! Mais comment faire pour que ce compte personnel, ce crédit (500 euros/an cumulable jusqu’à 10 ans) donne lieu à des stratégies personnelles de moyen-long terme et pas seulement à des pratiques d’achats  consuméristes de modules de formation habilement construits pour rentrer dans les 500 euros chaque année. Personne ne sait encore quels comportements vont se construire.

Sur le moyen terme c’est une somme conséquente qui peut être utilisée pour se former, avec les abondements pour les salariés peu qualifiés, les abondements volontaires des entreprises (peut-être autour de 20 000 euros tous les 10 ans) : il y a de quoi faire. Mais sous quel statut ? en marge de l’entreprise sur son temps personnel ? ou en s’absentant de son travail mais avec quel revenu ? et avec quelles possibilités d’y revenir ? Comment inscrire l’usage individuel du nouveau compte formation dans la temporalité de l’entreprise, qui a ses contraintes ? faudra-t-il devenir chômeur pour pouvoir se payer (se faire payer) une formation longue (cela s’est déjà vu) ?

Une articulation avec les comptes épargne-temps serait bienvenue. Et pourquoi pas – c’est l’une des propositions de Jean-Marie Luttringer – une « année de retraite » prise en cours de vie professionnelle ? Etonnant !

C’est bien la régulation collective et les choix individuels des temps sur l’ensemble de la vie qui sont en jeu. Partant de l’idée qu’une part des cotisations sociales correspondent à des transferts de revenus entre différentes périodes de la vie de chacun, le suédois Gösta Rehn avait imaginé un système coordonné de droits de tirage « sur le temps » (voir Jean-Yves Boulin, « Le futur du temps de travail ou le temps de travail du futur » in Le travail en mouvement, colloque de Cerisy, Mines Paristech, 2018).

Quelque chose comme le « Compte Personnel d’activité », auquel on reviendra sans doute un jour. La recherche de l’équilibre entre liberté et vie collective est sans cesse à recommencer. Et le temps la chose la plus difficile du monde à définir.

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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.