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L’été européen fut agité et la rentrée l’est encore…

Le Brexit est toujours en haut de l’agenda et les manœuvres indignes de Boris Johnson n’arrangent rien : c’est même cette fois une véritable crise politique nationale provoquée par la « fermeture » du Parlement au moment où il aurait dû travailler à un accord, quel qu’il soit. L’Italie a connu un épisode de divorce à l’italienne avec remariage immédiat et improbable. La nouvelle alliance trouvée fait un peu « combinazione », mais elle fait une pause dans les sévices causés par Salvini, bien que cela ne dise rien de l’avenir. L’Espagne n’arrive pas à former un gouvernement et s’en va retourner aux urnes pour la quatrième fois en quatre ans. Tout cela fait un peu théâtre politique et l’on se dit que les citoyens doivent se lasser… En même temps ces trois pays ont des régimes de type parlementariste et, en un certain sens, les institutions de la démocratie parlementaire peuvent réserver des surprises, même lorsqu’elles sont bafouées comme en ce moment au Royaume-Uni.

En France, l’audition à l’Assemblée nationale des trois ministres en charge de la loi de bioéthique a représenté un vrai grand moment de démocratie délibérative, empreint de calme, d’expertise et de respect. On y a vu ces trois femmes (Agnès Buzyn en charge de la santé, Nicole Belloubet en charge de la justice et Frédérique Vidal en charge de la recherche) répondre longuement à des questions fournies, préparées. C’était là un travail de fond sur des sujets d’une grande complexité et de grande sensibilité : en somme les débats et échanges que permettent les réunions en Commission, loin du théâtre des séances plénières. Le vrai travail des députés et des ministres. Peut-être aussi parce que ce n’est pas leur style que de donner dans la rhétorique parlementaire ! Les problématiques en débat sont au cœur des sociétés d’aujourd’hui : comment contient-on par le droit appuyé sur des convictions, les possibilités ouvertes par la science et la technologie (par exemple jusqu’où peut aller la recherche sur les cellules-souches, peut-on légalement fabriquer « des chimères », scientifiquement on le peut…) ? Comment les principes éthiques peuvent se transformer en droit, concernant à la fois les institutions de base de la société (la famille, la filiation…) et les acteurs du développement (les laboratoires de recherche privés et publics, les entreprises, les chercheurs eux-mêmes et leur travail) ? Aucun effet de manche, aucun réflexe politicien de recherche des « marqueurs » comme disent les sondeurs, mais des raisonnements à partir de principes assumés (pas de marchandisation des corps donc pas de GPA ou de paiements des dons d’organes, pas de paiement des donneurs de sperme). Un grand respect des subjectivités et des chemins de vie choisis par les uns et les autres. C’était accessible à tous sur La Chaîne Parlementaire (LCP), et ce l’est aujourd’hui encore en replay. Il y faut un peu de patience et même parfois il faut « s’accrocher », mais la démocratie c’est exigeant et ça ne peut pas fonctionner si l’on refuse la complexité. Montesquieu appelait ça la vertu.

Les populismes se caractérisent tous par le refus de la complexité considérée comme une hypocrisie des élites pour conserver leurs privilèges alors que la mise en débat des questions complexes est essentielle à la démocratie et qu’il faut en trouver les moyens.

S’agissant d’Europe, les populismes, ou tout simplement les difficultés économiques et sociales conduisent chaque État membre à être tenté de se refermer sur lui-même. Mais les grandes questions européennes sont là et appellent des solutions communes à construire : les migrations interrogent la solidarité entre tous les pays et l’état du monde fait qu’elles ne vont pas aller en diminuant (voir les récents articles de Metis sur l’économie informelle dans le monde et en Afrique en particulier).

La nécessité de soutenir la croissance devrait conduire à moins d’orthodoxie budgétaire et surtout à donner un contenu nouveau à la croissance : investissements dans la transition écologique et investissements sociaux pour lutter contre des inégalités devenues si criantes qu’elles effraient même le Financial Times. La régulation des nouvelles activités marchandes et de loisir sur internet est une urgence européenne qui va continuer d’être prise en charge par Margrethe Vestager. La construction de protections sociales pour les travailleurs « du clic » et des plateformes concerne tous les pays, ceux de l’Europe et même au-delà. Des formes inédites de mobilisation et d’organisation de ces travailleurs commencent à apparaître (le Clap, collectif des livreurs autonomes parisiens, le Claval, plus international…). (Voir l’entretien de Metis avec Anoushed Karvar)

Une nouvelle Commission européenne, une nouvelle Présidente, une nouvelle patronne de la BCE, de nouvelles équipes ne suffiront peut-être pas à redonner des couleurs à l’Europe, mais rendent un peu d’optimisme aux Européens convaincus. Il reste à espérer que les « dames de l’Europe » feront plus que faire le job et sauront assumer le modèle européen. C’est peut-être ce que Descartes appelait une « morale provisoire », mais moi je trouve raisonnable de leur faire confiance, une confiance mesurée, et vigilante.

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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.