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danielle kaisergruberChanger nos habitudes ? Une fois de plus, nous le faisons en ce moment. Changer nos manières de travailler ? Aussi. L’enquête en ligne « Mon Retourautravail J’enParle » (Res publica, CFDT, Terra Nova, Liaisons sociales Magazine, Management & RSE et Metis) se termine et nous en analyserons bientôt les résultats.

Changer tout ? Je n’aime pas trop les concours d’idées et dissertations sur le « monde d’après », tant il me semble que les ingrédients de l’avenir sont pour partie dans le passé. Mais il est vrai que ce présent bousculé, contraint, frustrant, que nous vivons est sans doute riche de beaucoup de possibles.

Changer le système économique, financier et social ? Une société plus frugale, voire décroissante ? Retour au keynésianisme, rôle renforcé de l’État, capitalisme de surveillance des GAFAM ? Robert Boyer vient de faire une synthèse éclairante de ces possibles dans son livre Les Capitalismes à l’épreuve de la pandémie. La Covid-19 « impitoyable analyseur des sociétés » lui sert à décrire les variétés de capitalisme qui se sont constitués dans le monde : capitalisme international de plateforme et capitalismes d’État. Où est le chemin de la variante européenne tournée vers la santé, l’environnement et les citoyens ?

Daniel Cohen décrit une combinaison jamais encore advenue des politiques publiques, de la dette et de la gestion des déficits (« La crise se paye elle-même par les taux bas », Le Monde, 24 octobre 2020). Il retrouve dans la période actuelle l’inquiétude éprouvée depuis longtemps face au triomphe du capitalisme numérique et surtout de la société numérique du « sans contact », celle qui dispense les gens du face à face et du social.

Changer de Président ? En ce jour d’élections américaines, on ne saurait que retenir son souffle et espérer que les choses ne tournent pas mal. Il est des hommes et des pratiques qui abîment durablement un pays.

Pendant ce temps, de l’autre côté de l’Atlantique comme en Europe, les inégalités ne font que se rajouter à celles que l’on ne voulait pas voir et que la crise sanitaire nous révèle chaque jour à livre ouvert. Le nombre de ceux qu’il faudra accompagner pour qu’ils trouvent un petit job, un emploi, qu’ils changent d’entreprise ou de métier, est considérable. C’est le grand retour des problèmes de reconversion. D’autant qu’à la crise économique s’ajoutent la transition numérique (amplifiée par la crise) et la transition écologique qui sont exigeantes en compétences. Les mesures récentes concernant la formation, inspirées d’une philosophie individualiste (« chacun est grand et peut prendre en main son parcours ») ne sont pas faites pour cela.

Là, il ne s’agit plus simplement de profiter de son compte personnel de formation pour obtenir un TOEIC ou passer le permis de conduire. Mais bien de ré-acquérir des compétences de base, de s’approprier les gestes du numérique, de se former à d’autres techniques et d’autres univers. Ceux qui agissent dans l’écosystème de la formation en sont très conscients, et les initiatives foisonnent.

Changer de vie ? Quitter les villes ? Les contraintes de la vie urbaine et des confinements, l’expérience du travail à distance font naître des envies dont on ne mesure pas encore les conséquences… Avoir des séquences de vie différentes ? La nécessité d’un « droit à la reconversion » peut aussi bien venir d’une contrainte (un métier fatiguant) que d’un choix personnel. Ce peut être aussi gérer des temps différents, des pauses pour faire autre chose (avoir des activités associatives, dans sa ville, dans son environnement). S’il faut reprendre le dossier des retraites, et il le faudra un jour, ce serait dans cet esprit de prise en compte du temps de travail tout au long de la vie. Reste à financer ces périodes, à les organiser. Il y a bien longtemps Jacques Delors avait imaginé des banques du temps…

Sortir des cadres habituels en matière de travail, d’organisation des temps et des espaces : la crise actuelle, malgré et à cause des contraintes, nous y pousse.

À suivre :

  • Un dossier de Metis « Changer de vie (professionnelle) ? »
  • Des réflexions à venir sur une « nouvelle géographie du travail »
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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.