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La réputée et austère revue HBR (Harvard Business Review), qui d’habitude ne se mêle pas de politique, a publié dans son édition de novembre 2016, quelques semaines avant l’élection de Donald Trump, un article dont on pourrait traduire le titre par : « Que faire pour calmer la colère des gens à propos de la mondialisation ? ». Dans cet article, Pankaj Ghemawat, professeur de stratégie et de management à la Stern School of Business (New York University) et à l’IESE Business School (Barcelone) propose des pistes concrètes dont nous ferions bien de nous inspirer.

 

HBR

Pankaj Ghemawat fait remarquer que la campagne électorale américaine met en scène une confrontation entre deux candidats qui tous deux se sont opposés à la liberté du commerce international et « dont l’un s’est déclaré en faveur de mesures ouvertement xénophobes et isolationnistes ». Il rappelle le contexte, celui du Brexit et de la montée du populisme, du repli identitaire et des tentations protectionnistes en Europe, dont Metis a largement rendu compte. Il estime que la bonne façon de s’opposer à ces tendances isolationnistes est de pratiquer ce qu’il appelle le management de la colère (anger management). Je commente ci-après quelques-uns des axes qu’il propose, tout en incitant le lecteur à se référer à l’article intégral (références ci-dessous) pour une vue plus exhaustive.


S’attacher obstinément aux faits

Le vote effectué dans le secret de l’isoloir n’est pas seulement le résultat d’une analyse rationnelle des intérêts économiques de l’électeur. Le Brexit en est une preuve : les régions britanniques qui ont le plus voté en faveur de la sortie de l’Union incluaient celles qui sont les plus dépendantes des exportations à destination de l’UE et celles qui recevaient le plus de transferts budgétaires de la part de l’Europe. Mais les décisions électorales se fondent de plus en plus sur des fantasmes, des représentations erronées, voire de la désinformation. Dans une récente tribune publiée dans Les Echos (« Le mensonge et la réalité », 24 octobre 2016), Eric Albert, président de l’IFAS, rappelle que « le camp du Brexit s’est appuyé sur des contre-vérités et a gagné, ce qui a été admis par ceux qui les ont tenues le jour même de leur victoire » et que « Donald Trump assène à longueur de meetings des propos dont chacun peut vérifier qu’ils sont faux sans que cela ne semble altérer sa cote de popularité ».

Pour sa part, Pankaj Ghemawat estime que le populisme prospère sur la surestimation par les citoyens du poids de la globalisation. Il en donne trois exemples frappants :

• Alors qu’aux Etats-Unis la part dans la population des immigrés de la première génération est de 14 %, trois sondages successifs ont montré que les Américains la situent spontanément aux alentours de 32 % à 42 %. Ces mêmes sondages réalisés dans une douzaine de pays européens indiquent que les citoyens surestiment la proportion des immigrés dans leur pays selon un facteur trois ou quatre.
• De même, les Américains préoccupés par la domination des multinationales seraient sans doute surpris d’apprendre que la part de la production mondiale générée par les multinationales en dehors de leur pays d’origine plafonne à 10 % depuis 2000.
• Les Américains persuadés qu’ils ne pourront bientôt plus acheter que des produits fabriqués en Chine ignorent que les importations en provenance de Chine ne représentent que 2,7 % de la consommation des ménages aux Etats-Unis en 2010 et que plus de la moitié de ce montant est capturé par les distributeurs et détaillants américains.

Cette distorsion de la réalité fait résonance avec le récent rapport de France Stratégie, « Lignes de failles ; une société à réunifier » (25 octobre 2016) qui insiste sur la distance entre grandeurs mesurées et perceptions collectives, au point d’en faire une spécificité française. « Comme ailleurs en Europe, une série de divisions structurelles traversent la société française. Mais à la différence de nos voisins, nous en avons une perception déformée, exagérément pessimiste. Des cinq grands pays d’Europe de l’Ouest, nous sommes par exemple celui où le taux de pauvreté est le plus faible, mais la peur de tomber dans la pauvreté la plus élevée ». France Stratégie relève de nombreux domaines dans lesquels s’exprime cet écart entre perception et réalité objective, par exemple : « La France est un des pays où la distribution des revenus est la moins inégalitaire. Paradoxalement, la perception des antagonismes sociaux y est très aiguë et les Français ont un fort sentiment de déclassement. Un chiffre en témoigne : 75 % se positionnent spontanément dans les classes populaires, défavorisées ou moyennes-inférieures alors qu’ils appartiennent pour les deux tiers à la classe moyenne. Même constat en matière d’emploi : quatre Français sur dix craignent un épisode de chômage dans les mois à venir (pour eux-mêmes ou leurs proches), mais la probabilité effective de s’y trouver (en étant en emploi un an avant) s’échelonne de 1,8 % pour les cadres à 7,3 % pour les ouvriers non qualifiés ».

Pankaj Ghemawat en appelle ainsi à la responsabilité des médias, mais aussi des politiques et des acteurs sociaux : la montée du populisme repose en partie sur la paresse de la confrontation aux faits, de la recherche de l’information, de la pédagogie de la réalité. Le même phénomène existe dans bon nombre d’entreprises, qui laissent proliférer les raccourcis et la négation du rationnel au profit de la communication et du dernier qui parle. Cette tendance a été dénoncée par deux professeurs de management, Jeffrey Pfeffer et Robert Sutton, dans leur livre Faits et foutaises dans le management (Vuibert, novembre 2007), dont l’édition originale porte un titre plus explicite : Hard Facts, dangerous half-truths and total nonsense : profiting from evidence-based management (Harvard Business School press, 2006). En France aussi, la bataille est loin d’être gagnée en faveur d’un management factuel et moins idéologique, qui permettrait de sortir des idées toutes faites, des fausses évidences et des discours ordinaires.

Favoriser le voyage
Le second terreau de l’isolationnisme est la méconnaissance de l’autre. Pankaj Ghemawat observe que la montée d’internet, réseau global par excellence, ne favorise pas l’ouverture aux autres pays. Une étude montre que seuls 4 % du réseau d’amis des utilisateurs américains de Facebook passent la frontière. Sur Twitter, un réseau social où l’on suit des sujets plutôt que des amis, ce pourcentage monte à 18 %.

En 2012, les adultes américains ont passé 60 heures en moyenne devant les informations télévisées. Mais seulement 21 % de ces programmes concernent l’international et surtout, la moitié de cette couverture est consacrée au point de vue américain sur les affaires étrangères. Sur internet, les pages vues par les Américains en provenance de sites d’information non-américains ne représentent que 6 % du trafic généré par les Américains (d’après Ethan Zuckerman, Digital Cosmopolitans: Why We Think the Internet Connects Us, Why It Doesn’t and How to Rewire it, W.W. Norton, 2013). Selon cette enquête, ce pourcentage serait d’ailleurs supérieur à ce qu’il est pour la plupart des autres pays pour lesquels cette donnée est disponible (2 % pour la France, 1 % pour l’Allemagne).

Plusieurs études montrent un déclin constant de la couverture internationale : par exemple les « unes » des journaux majeurs aux Etats-Unis ne concernaient des sujets internationaux que pour 27 % d’entre elles en 1987, mais seulement 11 % en 2010. De plus cette couverture internationale a trois fois plus de probabilités d’adopter une tonalité négative que la couverture nationale.

L’isolationnisme informationnel est ainsi une cause de la montée du populisme.


Lutter contre l’arrogance nationale

Pankaj Ghemawat avait déjà travaillé avec Steven A. Altman pour tenter une mesure objective du degré d’insertion des économies nationales dans la globalisation (voir Strategies for Global Connectedness, Booz & Co report, 22 octobre 2012). Pour cela, les deux auteurs ont utilisé un indicateur créé par DHL, le Global Connectedness Index, qui mesure et compile l’intensité de la participation de chaque pays à dix sortes de flux internationaux : échanges de marchandises, de services, investissements directs, placements financiers, appels téléphoniques internationaux, trafic internet avec l’international, tourisme, migration et expatriation, etc.

L’auteur compare alors, pour chacun des principaux pays de l’OCDE, son score d’insertion dans les flux internationaux résultant de cet index avec la façon dont les citoyens jugent (ou non) que leur pays est supérieur aux autres selon l’enquête « Global Attitudes Survey » gérée par le Pew Research Center de Washington. Il obtient une magnifique courbe de régression qui montre que « les pays les plus exposés aux flux internationaux d’information sont les moins enclins à juger leur culture comme supérieure ». Point intéressant pour nous, Français : notre pays figure, avec la Suède et la Grande-Bretagne, parmi ceux dont l’insertion dans les flux internationaux est la plus importante et qui font preuve de moins d’arrogance culturelle. Il en déduit « qu’il existe une forte corrélation entre mal connaître les autres pays et penser que son propre pays est supérieur » et cite d’autres enquêtes qui montrent que « la tentation protectionniste est directement reliée à la croyance en la supériorité de son propre pays » (voir par exemple : « Why are some people (and countries) more protectionist than others? », School of Foreign Service and Department of Economics, Georgetown University, Washington and Kennedy School of Government, Harvard University, Cambridge, December 2003).

Faire appel au courage des dirigeants d’entreprises
Pankaj Ghemawat regrette le décalage entre le rôle important des entreprises dans la globalisation (80 % du commerce international est le fait des sociétés multinationales) et la timidité du soutien de celle-ci par les dirigeants d’entreprises. S’appuyant sur les déclarations de certains d’entre eux (notamment Jeff Immelt, le CEO de General Electric), il montre qu’« ils ont entériné l’évolution vers un monde plus protectionniste, mais qu’au lieu de chercher à provoquer des contre-mesures, ils acceptent ce nouvel état de fait ». Il s’insurge également contre la responsabilité des dirigeants qui par le comportement de certains d’entre eux (rémunération des patrons, dividendes versés, restructurations brutales, etc.) font le lit du populisme et de la colère contre la globalisation. Il montre par exemple l’évolution de la part des revenus captée par les 1 % de 1913 à 2010, qui met en évidence le fort niveau des inégalités aux Etats-Unis (comparé aux autres pays), en augmentation rapide depuis les années 1980.

Il rappelle une enquête du Pew Research Center (Forum on Religion & Public Life) publié en avril 2013, qui montrait qu’à part les avocats, les cadres et dirigeants d’entreprise constituent la profession la moins considérée, avec seulement 24 % des Américains qui estiment qu’elle contribue beaucoup au bien-être de la société (contre par exemple 78 % pour les militaires, 72 % pour les enseignants, 66 % pour le personnel médical). Ce constat ne nous est pas inconnu en France, où chaque année, l’enquête du Cevipof (Centre d’étude de la vie politique française, organisme de recherche attaché à Sciences-Po et au CNRS) vient rappeler le niveau très bas de la confiance exprimée par les Français envers les dirigeants d’entreprises.

Il fait appel à des études qui montrent que « le protectionnisme prospère là où la confiance vis-à-vis des institutions économiques est atteinte » (voir par exemple Arthur Lupia and Mathew D. McCubbins, Elements of Reason: Cognition, Choice, and the Bounds of Rationality, Cambridge University Press, 2000). Ce sont les chefs d’entreprise eux-mêmes qui doivent s’attacher à renouer le fil de la confiance. De mon point de vue, cette démarche peut passer par une volonté authentique de prendre des engagements clairs et suivis en matière d’impact social, sociétal et environnemental.

Poursuivre les efforts de formation
« J’adore les gens peu éduqués » : Pankaj Ghemawat rappelle cette phrase de Donald Trump, alors candidat, qui, de fait, réalisait ses meilleurs scores au sein de cette population dans les sondages d’opinion et dans le vote de la primaire des Républicains. Il cite des enquêtes qui « montrent qu’un pays avec de meilleurs niveaux d’éducation présente un degré de nationalisme et de suspicion envers les étrangers inférieur ». En particulier, une étude montre la robustesse de cette relation dans 10 pays, malgré la grande diversité de leur système d’éducation (Mikael Hjerm, Education, xenophobia and nationalism : A comparative analysis, août 2010).

Conclusion
La mondialisation et la solidarité internationale sont aujourd’hui plus « challengées » que jamais. Le monde se couvre de murs. L’hebdomadaire britannique The Economist a fait les comptes : depuis la chute du mur de Berlin (novembre 1989), 40 pays dans le monde ont construit des murs contre plus de 60 de leurs voisins. Sur ces 40 décisions de construction, 30 ont été prises après le 11 septembre 2001 et… 15 dans la seule année 2015 (37 %). Il existe aujourd’hui cinq fois plus de murs de séparation dans le monde qu’il n’y en avait au plus fort de la guerre froide (« More neighbours make more fences », 7 janvier 2016). La différence : les murs du XXe siècle, barbelés des camps et des goulags, mur de Berlin, etc., empêchaient de sortir. Ceux du XXIe empêchent d’entrer.

Les préconisations de Pankaj Ghemawat doivent interpeller chacun et inciter à l’action. Elles résonnent tout particulièrement dans le contexte de la France, un pays qui hésite encore à se livrer au populisme et ne parvient pas à accepter son insertion dans la globalisation comme une force et non comme une souffrance.

Pour aller plus loin :

Pankaj Ghemawat, « People Are Angry About Globalization. Here’s What to Do About It », Harvard Business Review, 4 Novembre, 2016.

 

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J’aime le débat, la délibération informée, folâtrer sur « la toile », lire et apprécier la vie.

J’ai effectué la plus grande partie de mon parcours professionnel dans le Conseil et le marketing de solutions de haute technologie en France et aux États-Unis. J’ai notamment été directeur du marketing d’Oracle Europe et Vice-Président Europe de BroadVision. J’ai rejoint le Groupe Alpha en 2003 et j’ai intégré son Comité Exécutif tout en assumant la direction générale de sa filiale la plus importante (600 consultants) de 2007 à 2011. Depuis 2012, j’exerce mes activités de conseil dans le domaine de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) au sein du cabinet que j’ai créé, Management & RSE. Je suis aussi administrateur du think tank Terra Nova dont j’anime le pôle Entreprise, Travail & Emploi. Je fais partie du corps enseignant du Master Ressources Humaines & Responsabilité Sociale de l’Entreprise de l’IAE de Paris, au sein de l’Université Paris 1 Sorbonne et je dirige l'Executive Master Trajectoires Dirigeants de Sciences Po Paris.