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danielle kaisergruberJamais les situations de travail ou de non travail n’ont été aussi diverses. Par la force des choses : mettre entre parenthèses l’économie, le travail et l’école pour endiguer la pandémie. Parce qu’il y a du travail souterrain, du travail à la maison, de l’engagement. Aussi parce que la peur ça existe.

8 millions de salariés en chômage partiel, et sans doute pour un grand nombre d’entre eux sans travailler du tout. Une situation inédite. En 2008, la France avait boudé le chômage partiel : 275 000 personnes concernées à l’époque et 1,5 million en Allemagne pour des durées beaucoup plus longues. Donc des comportements collectifs tout à fait différents : les entreprises françaises préférant, comme souvent, la flexibilité externe par le licenciement : ce serait mieux d’aller à la reprise en étant plus « maigres ». Les syndicats, et nombre de salariés, considérant le chômage partiel comme l’antichambre du chômage tout court, et donc le refusant.

Un compromis social réactif d’un côté avec le recours à toutes les formes de flexibilité interne : réduction du temps de travail (souvenons-nous des 28 heures hebdomadaires de Volkswagen en 2005), chômage partiel et compte-épargne temps. La rapidité de la reprise en Allemagne étonna tous les observateurs. C’est que les compétences avaient été préservées, parfois même développées par la formation. Aujourd’hui le chômage partiel de nos voisins est indemnisé à 60% du salaire (c’est peu), ouvert jusqu’en décembre 2020 et les compte-épargne-temps doivent être vidés quand une entreprise en fait la demande.

C’est toute l’Europe qui recourt au « short working time » et pour la première fois un très important dispositif européen de prêts aux Etats pour leur financement  du chômage partiel vient d’être créé (SURE : Support to Mitigate Employment Risks in Emergency). En somme sur le social, ce que l’on peine à faire sur l’économique.

En France, 6 à 7 millions de salariés « mis en télétravail ». Avec probablement  tous les cas de figures : du télétravail imposé, annoncé en même temps que le confinement, mais pas ou peu organisé. Du télétravail qui va de soi pour les grandes entreprises de service qui l’avaient déjà mis en pratique. Du télétravail rapidement « auto-organisé » dans des petites structures marchandes ou associatives ayant des activités de service, de conseil, d’études, ou des missions de service public élargi.

Bien sûr, le télétravail réactive des vieilles fractures : cols bleus et cols blancs par exemple : 57% des cadres sont en télétravail. Et la « pastorale » du cadre sup dans son jardin, portable à la main et ordinateur sur une table d’extérieur, peut susciter un regard ironique !

Les enseignants sont embarqués dans une aventure de travail à distance et paradoxalement de proximité avec leurs élèves qu’ils n’avaient pas imaginée… Les médecins ont enfin apprivoisé la téléconsultation, en même temps que leurs patients. Il restera bien des transformations de cette soudaine promotion du télétravail et il faudra y être attentif (voir le projet duquel Metis est partenaire : Mon travail à distance, J’enParle !).

Des millions de gens qui travaillent plus que de raison dans l’urgence, les soignants et au-delà tout le système sanitaire et social. Des millions de gens qui travaillent à tout ce qui nous permet de vivre : ces invisibles dont enfin on parle (regarder le documentaire de LCP Des ordures et des hommes sur les agents de la propreté à Paris).

On y pense moins : des fonctionnaires qui travaillent en télétravail ou dans les bureaux. Derrière les mesures sanitaires, économiques et sociales qui sont prises par le gouvernement, par les collectivités locales, par la Commission européenne, il y a des gens qui travaillent, vérifient la légalité des choses, rédigent des lois, des décrets et circulaires. Je connais une stagiaire de la BPI (Banque publique d’investissement qui met en place les mesures d’aide aux PME) qui travaille 10 heures par jour.

Et puis il y a des volontaires, des engagés pour « aider » (voir dans Metis « Dans le panier du Corona »), des bénévoles solidaires qui chacun de son côté et en réseau s’activent.

240 000 Français se sont portés candidats pour participer aux récoltes de fruits et légumes de printemps sur la plateforme « Desbraspourtonassiette ». De quoi faire chaud au cœur des agriculteurs qui nous nourrissent. Ce sont des indépendants qui n’ont plus de chiffre d’affaire, des étudiants qui n’ont plus de fac, des salariés de la restauration qui n’ont plus de boulot, des retraités…

De nombreuses entreprises industrielles fonctionnent ou ont repris le travail, sous condition de réorganisations et de mesures de sécurité sanitaire drastiques : il y faut des compromis sociaux (voir les accords sociaux « sanitaires » chez PSA, Thalès ou Michelin, et d’autres). Le dilemme entre les impératifs économiques et l’urgence sanitaire est loin d’être résolu et ne le sera que de manière différenciée et négociée.

Combien de parents en congés « pour enfants malades », en fait juste des « enfants à la maison » et que l’on s’essaye (plus ou moins facilement selon les conditions et les tempéraments) à faire travailler? Je n’ai pas trouvé de chiffres. Mais comme toujours les rythmes de l’école déterminent ceux de la société.

C’est un bien étrange tableau et il serait léger d’en tirer trop vite des grandes conclusions quant  aux clivages professionnels et sociaux nouveaux. Ils n’effaceront pas les anciens.

Bien sûr il en restera des choses, et bien sûr on en oubliera. L’oubli est si précieux, il aide à vivre.

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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.