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danielle kaisergruberEn ce moment, et pour cause d’élections présidentielles, il y a pléthore de propositions, parfois de micro-propositions qui font causer, ou pas, tant l’ennui gagne.

On a beaucoup parlé des vieux. En tout cas, de l’argent que l’on pouvait faire avec. Mais qu’est-ce que c’est que cette débauche de vocabulaire hypocrite ? De qui parle-t-on ?

« De nos aînés » : un terme totalement inapproprié. N’avez-vous jamais salué et embrassé (avant le COVID, maintenant on n’embrasse plus) votre grand-mère en lui disant « chère aînée » ou « bonjour mon aînée » ? C’est une des notions essentielles de l’anthropologie : la place des aînés dans les familles et les traditions, le droit d’aînesse, mais de grâce ne l’utilisons pas au quotidien !

Dans la novlangue médiatique, on a aussi « nos anciens », mais c’est quoi un « ancien » ? On a eu aux 17 et 18e siècles, les Anciens et les Modernes. Souvent dans l’histoire des idées, les Anciens, c’est juste la tradition de l’Antiquité grecque et latine omniprésente contre laquelle il faut lutter pour imposer le contemporain et évoluer.

Dans la novlangue du management, on a aussi inventé « les seniors ». C’est là que commencent de graves exercices arithmétiques : ça commence quand « senior » ? Dans certaines entreprises, vers les 50 ans, parfois avant ! En fait, c’est juste un calcul de masse salariale, les seniors, ça gagne trop, because avancement à l’ancienneté, par rapport à ce qu’ils sont sensés apporter. Mais qu’en sait-on si on ne va y voir de près ? Toujours est-il que presque la moitié des personnes qui, selon l’expression consacrée, font valoir leurs droits à la retraite, sont au chômage. Récemment, Gilles Gateau, directeur de l’APEC, indiquait que 7 % des cadres de plus de 55 ans sont « au RSA ». Quel gâchis !

Alors bien sûr, avant de reporter l’âge de départ en retraite, ce qui compte tenu de l’espérance de vie, ne me choque pas, pour peu que l’on prenne en considération les questions de pénibilité, il faudrait déjà penser à garder en emploi ces fameux « seniors ». Au fait, avez-vous déjà essayé d’appeler « senior » un manœuvre du bâtiment arrivé du Maroc dans les années 70, un chibani qui rêve sur les bords de la Saône juste en amont du nouveau quartier des Confluences ? Succès garanti.

Il y a juste un énorme problème de société que nous ne voulons pas voir. Les générations ne vivent plus ensemble. Les vieux ne vivent plus avec les plus jeunes. Pas même dans les campagnes où autrefois, il y avait toujours moyen de trouver une petite maison à côté, un bout de la ferme, où vivait là où elle avait toujours vécu, une vielle dame avec ses chiens, à cinquante mètres du reste de la famille. Quand ce n’était pas dans la chambre du fond au premier étage.

C’est une évolution de la société sur laquelle on ne reviendra pas. Alors il faut chercher autre chose. Facile quand les personnes d’un « certain âge » sont en bonne forme et s’organisent pour profiter de leur indépendance « sécurisée ». Plus difficile quand vient le « grand âge ». C’est alors qu’entrent en scène les « aides à domiciles » et autres « auxiliaires de vie » (voir le dossier de Metis « Le care : un travail, des métiers, une philosophie ») aux métiers pas faciles et aux conditions de vie pas toujours à la hauteur. Et puis viennent les EHPAD dont on sait que c’est la dernière étape.

Tous les chiffres montrent que le nombre de personnes âgées (au moins du point de vue du vocabulaire, cette expression est plus neutre !) et surtout de personnes âgées en risque de dépendance va augmenter considérablement dans les années qui viennent. À la différence des sondages, la démographie ne ment jamais. Ce qui signifie un gros effort d’imagination et de financement. L’affaire ORPEA (et d’autres) montre que c’est tout le système système d’accompagnement, de soins, sanitaire et social, et l’environnement urbain et sociétal qu’il faut mieux organiser. On peut imaginer que les vieux n’aillent pas en établissement pour toujours, mais pour des séjours correspondants à des moments difficiles, puis reviennent au domicile. On peut imaginer que les personnes qui travaillent aux domiciles aient une part de leur activité en établissement et que leurs parcours professionnels puissent être ainsi plus variés et enrichis. On peut imaginer que tout ne sera pas financé par l’impôt ou par l’assurance-maladie, mais que c’est forcément un mix de public et de privé (délégation de service public donc contrôle) qui peut permettre de créer les conditions du vieillir bien.

Et les jeunes alors ?

Quelques réalisations montrent une cohabitation joyeuse des deux populations : cela fait plaisir à voir, mais ce ne sera jamais la solution de masse.

Les jeunes ont payé cher la crise sanitaire. Autant les étudiants que ceux qui vivaient d’un petit boulot en CDD et n’ont pas été fortement indemnisés par le chômage partiel. Il n’est pas normal qu’un pays développé ne soit pas plus attentif à sa jeunesse, que les universités soient sous-financées et sous-administrées. L’une des priorités du moment devrait être la réorganisation de l’enseignement supérieur et l’attention portée aux conditions de vie, de travail et de parcours des jeunes. Faut-il pour cela un « revenu garanti jeunes », un « contrat d’engagement » (qui fait un peu trop penser à toutes les formules d’emploi spécial jeunes que l’on pratique depuis quarante ans !). Toujours est-il qu’il y faut à la fois une assurance de revenu et un vrai accompagnement. Ce qu’ont fait les Missions locales avec la Garantie Jeunes reste un bon exemple qui mêle l’immersion dans le travail (le « work first » pour ceux que les études rebutent), l’apport de compléments en formation sous toutes les formes, le dialogue avec des conseillers variés, le « chat » et l’échange avec d’autres jeunes.

Pour les vieux et les jeunes, à défaut de propositions plus ou moins formatées, ou plus ou moins ridicules, des priorités et l’assurance que l’on va s’y tenir pourraient faire l’affaire !

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Philosophe et littéraire de formation, je me suis assez vite dirigée vers le social et ses nombreux problèmes : au ministère de l’Industrie d’abord, puis dans un cabinet ministériel en charge des reconversions et restructurations, et de l’aménagement du territoire. Cherchant à alterner des fonctions opérationnelles et des périodes consacrées aux études et à la recherche, j’ai été responsable du département travail et formation du CEREQ, puis du Département Technologie, Emploi, Travail du ministère de la Recherche.

Histoire d’aller voir sur le terrain, j’ai ensuite rejoint un cabinet de consultants, Bernard Brunhes Consultants où j’ai créé la direction des études internationales. Alternant missions concrètes d’appui à des entreprises ou des acteurs publics, et études, européennes en particulier, je poursuis cette vie faite de tensions entre action et réflexion, lecture et écriture, qui me plaît plus que tout.