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Au chapitre de nos (nombreuses) revendications, l’une d’elles sonne étrangement. Nous serions « en quête de sens ». Trouver du sens à ce qu’on fait, c’est ce qui nous ferait lever le matin. La notion semble pourtant bien large et floue. Comment peut-elle concerner le travail ? L’activité professionnelle n’est-elle pas par nature utilitaire, vouée à financer nos besoins élémentaires, bornée par des indicateurs sociaux-économiques définis par les nécessités de la production et de l’optimisation du temps qui y est consacré. Dans ce domaine, Time is money.

Si ce désir de sens existe, la tentation est grande d’en faire une affaire personnelle, intime. Chacun peut identifier son « salut » à un idéal moral, à des vérités éternelles ou plus prosaïquement à des gratifications terrestres et matérielles, amour, argent, gloire. À moins de renoncer à cette quête et de se consoler dans les divertissements que les sociétés occidentales proposent, très inégalement, c’est vrai. La compétition professionnelle, l’atteinte des objectifs, le dépassement du score précédent, la maîtrise de technologies de plus en plus sophistiquées, peuvent, pour d’autres, se transformer en un jeu et un concours en habileté. Pourvu qu’ils provoquent une montée d’adrénaline. C’est l’hypothèse que fait Marie-Anne Dujarier à propos des « planneurs ». (« Le management désincarné », Metis, décembre 2018)

Il est possible aussi de prendre son parti du non-sens de l’existence, d’accepter le caractère tragique de nos vies, pris que nous sommes entre notre besoin humain de compréhension, d’unité, de clarté, de sens, et le monde qui demeure obstinément déraisonnable, étranger, sans espoir. Se sachant mortels, nous pouvons accepter de pousser notre pierre jour après jour, en répétant (sans conviction) après Albert Camus « qu’il faut imaginer Sisyphe heureux ».

Mais cette quête de sens insiste. On ne s’en débarrasse pas comme ça. Elle se fait plus pressante à certaines étapes de la vie. La « crise de la quarantaine » est unanimement qualifiée de « crise de sens », crise existentielle. La quête de sens est souvent très vive lors du passage de l’adolescence à l’âge adulte, qui est aussi celui du premier emploi. Elle témoigne d’une envie de vivre le plus authentiquement et intensément possible.

Le travail est au centre de cette quête. C’est chaque jour que nous voulons nous lever en nous disant que notre journée sera consacrée à un travail sensé, que ça vaut le coup. Le sentiment de faire du bon boulot, quelque chose qui a du sens, est ce qui donne une « énergie existentielle, primordiale. Il oriente une vie, lui donne son allure, sa puissance » (Pascal Chabot, Un sens à la vie. Enquête philosophique sur l’essentiel). Je ne suis pas sûr que cela puisse être démontré. C’est plutôt un constat maintes fois vérifié.

On s’en approche lorsque notre efficacité personnelle se déploie dans une organisation engagée pour accomplir quelque chose, une production, un service, un soin, qui à nos yeux a de la valeur, pas seulement pour nous, mais pour le collectif, pour la société, pour la planète. Et que cela est reconnu. Trouver du sens à ce qu’on fait, c’est nécessairement une combinaison, un arrangement personnel entre des enjeux sociaux, politiques, qui nous tiennent à cœur, une possibilité d’évoluer, d’apprendre et la satisfaction de montrer ses qualités, ses compétences, son savoir-faire. On s’en éloigne lorsqu’on se résigne à la réduction de sa vie à ce que la biologie impose, à l’assèchement de la pensée.

Ce constat conduit à amplifier tout ce qui dans les organisations permet à chacun de contribuer à la conception même de l’activité et pas seulement à son exécution. Toutes les organisations ont une responsabilité déterminante pour favoriser et reconnaître à leur juste valeur ce que les idées, les pratiques, les propositions, le débat, ce qu’on appelle quelquefois le dialogue professionnel, apportent au collectif. C’est essentiel. On ne peut pas répondre à ce désir de sens sans partager les mots qui le disent, sans élaborer le récit qui donne une cohérence à ce qui est ressenti et vécu, qui met de l’ordre dans nos idées. La mobilisation de logiciels et autres outils technologiques désincarnés, plutôt que nous aider, risque de nous désorienter un peu plus.

En répondant à cette « demande légitime de reconnaissance, de dignité, de responsabilisation et de justice de nos salariés et nos parties prenantes », (« Re-diriger », Management & RSE, août 2024), la part objective de l’activité entre en résonance (« Résonance d’Hartmut Rosa, une sociologie de la relation au monde », Metis, janvier 2019) avec l’engagement subjectif. Ce chemin du non-sens vers quelque chose de sensé, n’est pas l’aboutissement d’une quête ou d’une méditation strictement personnelle, le fruit du hasard, d’un coup de chance. Ce n’est pas une question métaphysique. C’est une question collective, autant qu’individuelle, une question démocratique. (« Redonner du sens au travail, une aspiration révolutionnaire », Metis, novembre 2022)

En tapant « démocratie » sur le moteur de recherche de Metis, de nombreux articles apparaissent. Nous allons continuer à explorer ces liens entre deux sphères qui se pensent souvent comme indépendantes, celle du travail et celle de la politique démocratique.

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Directeur d’une Agence régionale de développement économique de 1994 à 2001, puis de l’Association Développement et Emploi, devenue ASTREES, de 2002 à 2011. A la Fondation de France, Président du Comité Emploi de 2012 à 2018 et du Comité Acteurs clés de changement-Inventer demain, depuis 2020. Membre du Conseil Scientifique de l’Observatoire des cadres et du management. Consultant et formateur indépendant. Philosophe de formation, cinéphile depuis toujours, curieux de tout et raisonnablement éclectique.