Henri VacquinC’est fou ce qu’à travailler entre Européens se révèle l’ignorance dans laquelle nous sommes les uns des autres. Indépendamment des institutions communautaires, même la connaissance géographique n’est pas si évidente que cela. Vous êtes vous déjà confronté à une page blanche pour dessiner l’Europe et la comparer à celle d’un atlas ?
Via l’Université européenne du travail, nous nous sommes confrontés, sept ans durant, à des études aux prises très concrètes avec la réalité du « travail » de chaque pays. Cette confrontation a certes créé du lien et permis d’un peu mieux partager nos différences et nos similitudes, mais elle a révélé tout autant le fossé à franchir pour comprendre vraiment la pensée qui guide les faits et gestes des autres. En cela, le microcosme d’interlocuteurs européens que Metis représente est très sûrement significatif de cette exigence de compréhension et de la difficulté à la construire.
« Les choses devenaient difficiles »
Ainsi, ce 19 janvier, notre comité de rédaction se réunissait physiquement. Ne manquaient à l’appel que deux Britanniques et une Suédoise, bloqués chez eux par la tempête du nord de l’Europe. Nous étions là une Bulgare, deux Polonais, un Italien, un Portugais, un Allemand, un Hollandais autour des membres français de la rédaction. Chacun représentant qui son laboratoire, son université, son cabinet de conseil, son journal, son syndicat d’inspecteur ou de médecin du travail ou son association.
Il s’agissait, comme dans tout comité de rédaction, de choisir les thèmes d’intérêt au regard de chacun pour les enrichir du regard des autres, mais en faisant que cela soit porteur de sens et s’inscrive dans une intimité de la connaissance mutuelle. Et là, les choses devenaient beaucoup plus difficiles. Le fossé à franchir pour se faire allait en effet au fil des échanges en révéler un autre plus essentiel qu’il nous faudrait dépasser.
« L’anecdote polonaise nous renvoyait à une réalité commune »
C’est Maciej, consultant et enseignant à Varsovie qui va nous entrouvrir la voie. « Je suis effaré lorsque j’enseigne de constater que les étudiants n’ont mémorisé de l’Histoire de la Pologne que les 10 à 15 dernières années. Avant, c’est le trou noir. C’est un peu comme si j’avais à leur apprendre la Pologne pour leur permettre de comprendre la Pologne d’aujourd’hui. » Un problème qui n’est pas que polonais ajoute t-il. Ainsi de ses voisins Baltes qui, privés pendant 70 ans de leur Histoire vont aujourd’hui la chercher auprès d’historiens de « pays neutres » que sont à leurs yeux la Suisse et le Canada. Ceci pour retrouver d’où ils viennent et « se réapproprier leur identité ». Cette anecdote polonaise et balte nous renvoyait à une réalité que nous avons tous en commun, cette crise de transmission d’une génération à l’autre.
« Metis a réinventé le fil à couper le beurre »
Dès lors, comment communiquer et travailler ensemble, sans savoir auparavant qui nous sommes les uns et les autres au regard des histoires différentes qui nous constituent. Une situation qui nous impose de concevoir une manière d’ordonner nos échanges, afin de pouvoir être ce que nous sommes, inscrits dans nos passés et ouverts à la compréhension de nos différences et de nos similitudes. Nous avons décidé de nous atteler à ça. Désormais, chaque proposition de sujet à traiter émanant de l’un d’entre nous sera initié par une anecdote, « un fait parlant », révélateur de l’histoire qu’il porte comme tel dans son pays. Ces « faits parlants » seront engrangés au fur et à mesure, y avoisinant des travaux savants d’historiens, de philosophes, de sociologues, d’économistes … de poètes.
Du constat de notre ignorance mutuelle est en train de naître entre nous une curiosité colossale. Elle va stimuler chacun à renouer avec ce qui le fonde pour que le « connais toi toi-même » ainsi reconquis, puisse se transmettre. En l’occurrence, c’est un préalable nécessaire à tout échange pour qu’il soit producteur de sens. Metis, comme microcosme d’interlocuteurs européens a réinventé le fil à couper le beurre mais, comme dirait l’autre, « la banalité est révolutionnaire » et c’est elle qui va faire, nous l’espérons, la pertinence et la singularité de nos « Correspondances européennes du travail ».
Henri Vacquin

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