7 minutes de lecture

Le niveau monte. Celui de l’eau, bien sûr. Cette photo qui a fait le tour du Web illustre parfaitement l’urgence des enjeux climatiques, mais aussi la vanité des efforts humains, trop faibles, trop timorés, trop tardifs. Elle nous montre aussi combien les premières victimes du réchauffement climatique sont les peuples les plus vulnérables, les moins responsables de cette situation.

Ici, le ministre des Affaires étrangères de Tuvalu, une île menacée du Pacifique sud, s’adresse à distance à la COP26, qui se tenait à Glasgow jusqu’à ce samedi. Une semaine avant l’ouverture ce cette conférence, l’ONU rappelait que les engagements actuels des pays, même s’ils étaient honorés, mèneraient à un réchauffement « catastrophique » de 2,7 °C à horizon 2100 (voir dans Management & RSE : « De la COP aux lèvres : avons-nous encore le temps ? », novembre 2021). Nous avons tous les pieds dans l’eau…

Mais comme le dit Laurent Fabius, qui avait scellé l’accord de Paris en 2015, dans une interview au Journal du Dimanche du 24 octobre 2021, le risque est de passer du climato-scepticisme au climato-fatalisme. Car bien sûr, le bilan de la COP26, qui s’est achevée ce week-end, est décevant, mais il présente aussi d’indéniables avancées. La déclaration finale arrêtée par les 196 États présents (dénommée « pacte de Glasgow sur le climat »), appelle les États membres à relever plus régulièrement, et ce dès 2022, leurs objectifs de réduction d’émissions, par rapport à ce que demandait l’accord de Paris, mais toutefois sans garantir une limite de réchauffement à 1,5 °C, limite la plus ambitieuse fixée par ce même accord.

Parmi les avancées, je relève cinq éléments :

  • La notion d’urgence s’inscrit dans les actes. Les États s’engagent à publier de nouveaux NDC (« Nationally Determined Contributions », c’est-à-dire les engagements que les 191 pays signataires de l’accord de Paris doivent déposer officiellement) en 2022, soit trois ans avant la date prévue par l’accord de Paris, même s’ils conservent la possibilité d’invoquer des « circonstances nationales » comme joker. C’est une absolue nécessité, puisque les engagements que ces plans contiennent actuellement entraînent une hausse de 13,7 % des émissions de gaz à effet de serre (GES) entre 2010 et 2030, quand il faudrait viser une baisse des émissions de 45 % sur la même période pour respecter la trajectoire 1,5 °C.
  • La déclaration finale fait preuve d’un certain réalisme en reconnaissant que limiter le réchauffement à 1,5 °C requiert des réductions « rapides, massives et soutenues » des émissions de gaz à effet de serre et l’accélération de l’action en cette « décennie décisive ». Six ans après l’adoption de l’accord de Paris, le monde se dirige vers une trajectoire de réchauffement de 2,4 °C « si ce n’est plus » d’ici à la fin du siècle.
  • Même insuffisants, la COP a permis d’engranger des résultats concrets. Ainsi, 152 pays, qui représentent 90 % des émissions mondiales de GES, ont remis des contributions (NDC) rehaussées. De plus, 82 pays ont désormais la neutralité carbone inscrite dans leurs objectifs, soit 13 de plus qu’avant la COP. Même si la neutralité carbone n’est pas la panacée…
  • À l’occasion de la COP, 80 pays sont parvenus à un accord pour réduire de 30 % leurs émissions de méthane d’ici 2030 (par rapport aux niveaux de 2020). Même si ces pays n’incluent ni la Chine ni l’Inde, c’est un progrès majeur, car le méthane — issu principalement de l’élevage et de nos déchets — est responsable de 30 % du réchauffement climatique avec un effet de réchauffement jusqu’à 80 fois plus élevé que le CO2.
  • Enfin, la déclaration finale souligne l’importance de la protection de la nature « pour atteindre les objectifs de température de l’accord de Paris », évoquant la préservation des forêts et la protection de la biodiversité. Les interrelations entre la lutte contre le réchauffement et la préservation de la biodiversité sont ainsi reconnues pour la première fois.

Parmi les points de frustration, on peut noter :

  • Les États les plus riches n’ont toujours pas tenu leur promesse faite en 2009 de débloquer à partir de 2020, un budget de 100 milliards de dollars par an d’aide en faveur des pays les moins responsables du réchauffement climatique, mais les plus exposés quant à ses impacts.
  • Plusieurs grandes économies du G20, Brésil, Mexique, Australie et Russie ont publié des plans aux objectifs faibles, voire revus à la baisse.
  • La déclaration finale intègre la responsabilité des énergies fossiles dans le réchauffement climatique, ce qui permet de lever un tabou, cette notion étant absente de l’accord de Paris de 2015. « Assez de forer, de creuser, d’exploiter. Nous creusons notre propre tombe, » avait exhorté Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU à l’ouverture de la COP26. Mais elle se contente de viser « la réduction progressive », et non plus « la suppression progressive » comme dans des versions initiales du texte, de l’électricité produite à partir du charbon.
  • L’essentiel de la mécanique de la COP reste focalisé sur les engagements que prennent les pays, laissant dans l’angle mort la réalisation effective de ces engagements. De même, la COP ignore l’essentiel de la dynamique, qui au-delà des États, est le fait des collectivités locales, des régions, des villes, des entreprises et des institutions financières, qui se sont emparées de la question du climat, mais demandent à être « challengées » et régulées. On retrouve ici les limites que j’avais soulignées lors de la signature de la COP21 (voir dans Metis : « Le travail contre nature », décembre 2015).

Tout au long de cette COP, la France n’a pas toujours joué un rôle exemplaire. L’engagement le plus fort, obtenu le 2 novembre est celui qui concerne la fin du financement international des énergies fossiles d’ici 2022. La France n’y a pas participé et s’est retrouvée isolée. Il a fallu attendre le dernier jour de la COP, pour qu’elle finisse par rejoindre cette coalition. La loi Hulot de 2017 prévoyait de continuer à soutenir les projets pétroliers jusqu’en 2025 et gaziers jusqu’en 2035. Sur ce point, la COP a fait plus fort qu’un ministre démissionnaire… Selon l’Agence internationale de l’énergie, si on veut avoir une chance de limiter le réchauffement à 1,5 °C, il faut stopper les investissements pétroliers et gaziers avant 2022.

On peut aussi regretter que la France soit aussi peu active dans la recherche autour des conséquences du réchauffement climatique sur le travail et sur l’emploi. Lequel de nos (nombreux) organismes de recherche centrés sur ces thèmes est capable d’aligner une pensée sur l’anticipation nécessaire, sur ce que deviendront les conditions de travail, les environnements de travail, le rapport au travail dans un monde à plus de 1,5 °C ? On sait pourtant que la transition écologique va avoir des conséquences majeures, ne serait-ce que sur le marché de l’emploi. Dans ce numéro de Metis, Paul Santelmann se penche sur la question des difficultés de recrutement et les discordances entre offre et demande d’emploi. Il montre comment les compétences « vertes », comme les compétences numériques et les compétences transversales, font bouger les lignes, si rigides dans notre pays, qui gouvernent la définition des métiers et des secteurs d’activité. Son plaidoyer en faveur des polycompétences, qui dépasseraient les spécialisations étroitement techniques est convainquant.

Ces transitions (écologique, numérique, démographique, territoriale…) doivent aussi structurer les modes d’accompagnement et de formation des jeunes vers l’emploi. « Jeunes en difficulté : comment les former et accompagner ? » : c’est la question qu’aborde Jean-Raymond Masson à l’heure où Elisabeth Borne met en place le nouveau « contrat d’engagement » pour les jeunes, annoncé par Emmanuel Macron. À la faveur d’une note de Terra Nova et d’un récent colloque (avec l’Institut Montaigne), il fait le point sur les voies qui conjuguent développement de l’apprentissage et nouvelles manières de se former.

Voilà enfin une seconde image, qui elle aussi a fait le tour des réseaux sociaux et constitue un cas d’école d’une énorme erreur de communication. Cette photo nous montre les dirigeants du G20 (dont les pays représentent près de 80 % des émissions mondiales de GES) réunis à Rome juste avant la COP26, tournant le dos à la fontaine de Trévi, lançant une pièce par-dessus leur épaule, pour invoquer la bonne fortune dans la gestion du dérèglement climatique. Cette image s’est immédiatement attirée le commentaire cinglant de l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, « quel symbole de l’impuissance volontaire des hommes de pouvoir ». Il ajoute sur Twitter : « Cette image résume l’inversion des rôles à la lumière de la question climatique. Les gens censés incarner le sérieux (les dirigeants en costume) s’avèrent comiques, quand ceux qui sont supposés être légers (“on n’est pas sérieux quand on a 20 ans”) prennent la crise au sérieux… ».

En réalité, le jeté de pièces de monnaie dans la fontaine de Trévi relève d’une tradition ancienne, pratiquée chaque année par des milliers de touristes. La coutume veut que jeter une pièce de la main droite, dos à la fontaine et les yeux fermés, garantisse de revenir dans la capitale italienne et d’y retrouver sa pièce. Nous sommes nombreux à vouloir y croire puisque selon des estimations, 1 à 1,5 million d’euros sont ainsi lancés chaque année dans la fontaine. Mais l’urgence climatique n’est décidément pas la dolce vita.

Print Friendly, PDF & Email
Website | + posts

J’aime le débat, la délibération informée, folâtrer sur « la toile », lire et apprécier la vie.

J’ai effectué la plus grande partie de mon parcours professionnel dans le Conseil et le marketing de solutions de haute technologie en France et aux États-Unis. J’ai notamment été directeur du marketing d’Oracle Europe et Vice-Président Europe de BroadVision. J’ai rejoint le Groupe Alpha en 2003 et j’ai intégré son Comité Exécutif tout en assumant la direction générale de sa filiale la plus importante (600 consultants) de 2007 à 2011. Depuis 2012, j’exerce mes activités de conseil dans le domaine de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) au sein du cabinet que j’ai créé, Management & RSE. Je suis aussi administrateur du think tank Terra Nova dont j’anime le pôle Entreprise, Travail & Emploi. Je fais partie du corps enseignant du Master Ressources Humaines & Responsabilité Sociale de l’Entreprise de l’IAE de Paris, au sein de l’Université Paris 1 Sorbonne.