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Henri Vacquin Henri Vacquin

Nos voisins européens impliqués dans EADS n’ont pas la chance qui est la nôtre en France de vivre « Power 8 » en pleine campagne présidentielle. L’effet de dévoilement qu’opère l’affaire chez nous n’en vaut pas moins de l’or pour nos 26 voisins et amis. A la machine à café et à la pause cigarette, le remue méninge va bon train et grâce à Airbus, à un niveau qualitatif sans commune mesure avec ceux des raouts participatifs de gauche ou deTF1. Et, cerise sur le gâteau, les impétrants et impétrante à la présidence de la république ne peuvent pas téléphoner la veille les questions dont ils ont anticipé les réponses. A l’écoute de la machine à café et du trottoir à cigarettes, l’affaire peut difficilement ne pas séduire tant elle constitue une étude de cas qui réunit tout à la fois rien moins que les problèmes de l’Europe, de l’emploi et de la gouvernance politique et managériale. A l’écoute de la parole sans fard, il faut bien dire que la manière de mener l’Europe n’en sort pas grandie non plus que la crédibilité de l’exercice politique en France. Il n’empêche que de tout ce qui se dit, un premier constat s’impose, l’Europe ne laisse pas indifférent et EADS y est bien pour quelque chose. C’est bien et sans conteste la plus belle de nos réalisations industrielles, même capable de faire la nique à Boeing, sans que l’on regarde ça comme de l’anti-américanisme primaire, mais simplement comme la démonstration de la capacité de faire aussi bien et même mieux que les USA. Même les plus nationaux xénophobes ne peuvent pas ne pas ressentir une certaine fierté européenne.

Il faut dire aussi qu’avec le référendum, l’Europe a travaillé au corps nos partis politiques, surtout à gauche, nos syndicats, et tout le monde, ce qui n’est pas sans laisser de traces. On se remémore sans difficulté les avatars du PS en la matière. La direction avait fait référender les militants qui avaient voté oui, ce qui n’avait pas empêché Fabius de faire voter non et sans même se faire virer. Côté syndical, nos réformistes confirmés CFDT, CFTC, CGC, Unsa avaient assumé le oui. La direction de la CGT, réformiste potentielle, s’était fait mettre en minorité. La deuxième CGT celle de FO, pourtant fondatrice française avec la CFTC de la « CES » avait renié sa vocation européenne antérieure en refusant de se prononcer, rejoignant ainsi de fait la FSU et les groupuscules gauchistes dans la jouissance du non, pour se donner le sentiment d’exister. Enfin, il y avait eu une majorité de Français, poussés au vice par les discours héxogono – révolutionnaires, pour entretenir le penchant archaïque de se servir de l’Europe pour s’en prendre aux partis politiques et aux médias d’avoir déjà voté oui à leur place. Alors EADS-Airbus, ça éclaire ou non d’avoir voté oui ou non ? Parce que c’est pas faux, l’Europe concrétisée par ce bel engin a quand même aussi mis un ver dans le fruit. Comment dès lors, à la machine à café, ne pas se poser les questions que personne n’avait posées pour le référendum et qu’EADS nous amène sur un plateau ?

Comment se fait-il que par un câblage raté, se révèle le fil d’Ariane d’une bicéphalité entre deux usines qui n’est pas étrangère à la bicéphalité du sommet ? Qu’est-ce qui fait que l’axe Paris Bonn, qui depuis le traité de Rome et la CECA a porté la construction européenne, se transforme aujourd’hui avec EADS en un derby régional footballistique ? Elle était bien sur les fonds baptismaux du pacte d’actionnaire la bicéphalité public/privé, allemande/française ? Et si oui, signée par les gauches allemande et française, c’était pour quoi faire ? Du « ni-ni », ni européen, ni très transparent ?
Qu’est ce qui fait, même si tout ça est tout à fait légal et conforme aux règles actuelles du marché, qu’on peut avoir des Daimler-Benz et Lagardère qui font la pluie et le beau temps avec des droits de vote que n’ont pas les autres ?
Qu’est ce qui fait que Lagardère en touchant n fois sa mise initiale, peut plier bagage avant que le bateau ne s’échoue, sans qu’apparemment tout légal que ce soit, ça ne pose question à quasi personne ?
Au fait, le boss d’avant qui s’est tiré avec un pactole, c’était bien à EADS ? Et qu’est ce que de toutes ces questions vont faire les présidentiables ? Arlette, Buffet, Besancenot, Bové, ils veulent quoi ? Renationaliser ? Le Pen revendique quoi ? Que le futur ministère à l’immigration et à l’identité nationale dont Sarko lui fait cadeau, fasse des 4300 licenciés en France une occasion d’épuration ethnique ?

Le « Sarko », girouette comme pas deux, passe de la fermeté dans ses bottes libérales du tout à l’entreprise à un interventionisme digne de Jaurès ou presque. Et son baratin sur les heures supplémentaires exonérées de charges, les 4300 licenciés français, ils vont les faire où leurs heures sup ?
La « Ségolène », à chaud sur l’annonce, parle d’un moratoire puis n’en parle plus. Au fait, c’est quoi un moratoire ? Ensuite elle sort les régions pour 1% d’augmentation du capital mais avec droit de vote ou pas ? Elle est allée voir Merkel, on a vu les photos mais c’est tout ce que l’on a vu. En fait, elle, elle pense quoi de l’Europe, comme Fabius ou comme Strauss-Kahn ?
Et puis dans tout ça, les syndicats ils vont faire quoi ? D’accord ils peuvent pas ne pas faire grève et manifester en tête des manifs sur le terrain. Ils vont aussi à Bruxelles comme pour Vilvoorde avec plein de monde, avec tous les secrétaires généraux nationaux et celui du nouveau syndicat mondial, mais pour revendiquer quoi ?
Côté patronal, BusinessEurope n’a rien à dire, trop tenant du laisser faire libéral pour prendre en compte la responsabilité sociale européenne .
Dans tout cela, pour se consoler, il n’y a que Gallois, lui propre comme un sou neuf, sans salaire délirant ni stock options et avec tous les risques, mais il n’est pas candidat aux présidentielles.

Au fait, on fête ce mois ci, les 50 ans de l’Europe à six. Et si on faisait le bilan des vers qu’on a mis dans le fruit pour ne pas recommencer ? Et si maintenant au lieu d’enterrer EADS avec Alcatel-Lucent, comme on sait trop le faire avec les restructurations, si maintenant que le public s’est vu révéler les fils à couper le beurre des mauvaises gouvernances de tous poils, on cessait avec l’Europe de le manipuler plutôt que de le mettre dans le coup ?

Henri Vacquin

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