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Importée des Amériques à la fin des années 90 cette notion, très décriée à ses débuts, a connu depuis un certain essor dans le monde et en Europe. Elle portait en elle des idées novatrices : à l’opposé de thèses d’économistes tels Milton Friedman, l’entreprise se devait volontairement d’aller au-delà de la recherche du seul profit et agir au profit ou de concert avec ses parties prenantes : ses propriétaires, les salariés, ses fournisseurs et sous-traitants, les collectivités locales, la société civile. Et le tout à l’échelle internationale pour celles qui baignaient dans la globalisation.

 

Mais qu’en est-il vraiment ?

Il y a tant à dire qu’un tour exhaustif de la question serait présomptueux. Pour nombre d’observateurs avertis, tel François Fatoux de l’ORSE, la RSE s’inscrit désormais dans un paysage pacifié, pour ne pas dire banalisé. La plupart des grandes entreprises, cotées en bourse ou pas, s’y sont mises. Certaines très discrètement, faisant plus que ne disant, comme nous le raconte Didier Morfoisse. Chez les autres il est désormais courant de trouver dans les rapports annuels telle action ou tel engagement en faveur de l’environnement, de l’alphabétisation ou contre le sida, le travail des enfants. La finance elle aussi a voulu se montrer être responsable comme en témoignent la montée des fonds dits éthiques ou l’apparition des agences de notation sociale ou extra-financière. Les pouvoirs publics n’ont pas été en reste : initiatives européennes en tous genres, en France obligation d’un reporting social – qui va être étendue aux entreprises de plus de 500 salariés si la loi dite Grenelle II survit à la suppression de la taxe carbone – ou bien encore conventions de revitalisation imposées aux entreprises dont les restructurations créent des déséquilibres territoriaux prononcés. Même le monde syndical très critique à ses débuts, y a vu quelques avantages et a essayé d’en tirer profit soit en créant ses propres fonds éthiques, au Canada et aux USA notamment, soit en agissant auprès des multinationales afin que celles-ci adoptent, par la voie d’accords internationaux ou de codes de conduites, des principes plus respectueux des droits de l’homme.

 

Mais cela a-t-il réellement changé les choses ?

Là encore la crise est passée par là, comme une sorte de krach-test pour la RSE ! Il est patent que malgré la présence de fonds plus éthiques ou l’émergence de la finance islamique la finance n’est pas devenue responsable. Au-delà il y a la question des conflits d’intérêt qui pèsent sur les agences de notation, financière ou non, et cela vaut en France pour Vigeo, d’autant que comme le montre très bien un analyste financier ce secteur est à la fois en pleine concentration mais aussi en pleine absorption par les grands noms de la finance. Hommage du vice à la vertu ou baiser mortel ?

 

La RSE s’est voulue aussi source d’inspiration pour les échanges internationaux, souvent grâce à des mouvements éthiques liés ou non à des Eglises ou à des ONG comme Sherpa. L’Europe s’y est essayée notamment avec des pays émergents ainsi que montre Gilles Lhuilier ; les pays industrialisés ont tenté d’inscrire des clauses sociales dans les échanges, avec des raisons parfois ambigües. Mais pour finalement se casser les dents ! Le retournement du monde est là, la Chine, l’Indes ou le Brésil, nouvelles puissances, n’en veulent pas. Et si l’on veut réellement filtrer l’exposition à une globalisation sans règle autre que celles de l’OMC, il va nous falloir sérieusement innover. Force est de constater qu’en la matière nos pays ainsi que l’Union Européenne sont en panne totale, comme en témoigne la pauvreté du document stratégique dit UE2020 critiqué du point de vue patronal comme syndical et que plus que jamais, malgré la crise, le business as usual semble l’emporter.  Au moins peut-on se féliciter du fait que le crise réinterroge des politiques sociales qui n’avaient de « flexisécure » que le nom du moins si l’on suit la pensée de la présidente de la Commission de l’Emploi et des Affaires Sociales du Parlement européen qui signe une nouvelle chronique de l’eurodéputé(e).

 

Du côté des entreprises, la majorité de celles qui s’y sont mises en restent à des effets d’affichage et de communication ou superposent comme le décrit André Sobczak sans intégrer leurs objectifs économiques et leurs politiques sociales. Selon lui cela peut même les menacer d’autant que certaines découvrent que leurs salariés n’en ont pas grand chose à faire ou les vivent comme des injonctions contradictoires : pas facile de conjuguer course effrénée au profit et responsabilité sociale le tout dans une débauche d’indicateurs et de reportings insensés. Quid alors de la gouvernance avec les diverses parties prenantes ? Les conseils d’administration restent au mains d’une petite élite, les pouvoirs des comités d’entreprise demeurent marginaux, les relations avec la sous-traitance marquées par la multiplication des contraintes..Remarquons au passage que les administrations et entreprises qui s’y sont mises en France souvent plus tard que chez nos voisins, connaissent ces mêmes travers.

 

Comme le disent très bien certains DRH, la RSE relève d’un mouvement contradictoire : elle intervient en pleine dérégulation des rapports sociaux, tout en secrétant à son tour ses propres normes, comme la toute dernière ISO 26 000. Elle prend place dans des entreprises qui pratiquent une externalisation à grande échelle alors qu’elle prône une certaine « internalisation » et une certaine « responsabilisation » en matière sociale et sociétale. N’est-ce pas trop lourd pour elles ? Ne participe-t-elle pas à une « entreprisation » du monde à la fois insoutenable et irréaliste ? N’est-ce pas à la société, aux citoyens et aux divers corps sociaux de s’interroger un peu plus sur ce qu’ils peuvent faire par eux-mêmes, sans écarter les entreprises bien sûr, mais sans trop attendre d’elles ?

 

 

 

 

 

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