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Metis a longtemps hésité à s’emparer d’un sujet ô combien sensible et qui pourrait fâcher. De peur d’alimenter des campagnes nauséabondes alors que l’immense majorité des représentants des salariés est dans ce pays intègre, courageuse, altruiste. Ou encore d’être accusé de je ne sais quel complot antisyndical. Mais les tumultes récents au sein d’une grande confédération syndicale française ont eu raison de nos réserves, et ce d’autant que la question est posée dans bien des pays du monde entier.

 

Contrairement à beaucoup d’idées reçues, les syndicats français sont loin d’être riches. Cela tient à de nombreux facteurs dont le principal est la faiblesse de l’affiliation syndicale comparée à celle de tous les pays de l’OCDE. Avec un taux de syndicalisation avoisinant les 8%, ils font pâle figure à côté de nombre de leurs collègues européens, belges, scandinaves, allemands, autrichiens ou même britanniques. Faiblesse et pauvreté vont donc de pair et débouchent sur deux grandes conséquences : d’une part, elles incitent les syndicats à chercher des ressources autres que celles issues des adhésions – lesquelles ne représentent selon les organisations qu’entre 13% et 40% des ressources- d’autre part elles les rendent dépendants et donc vulnérables.

 

Les ressources autres que celles provenant des cotisations proviennent en grande partie des multiples institutions paritaires dont les syndicats sont à la fois co-fondateurs et co- gestionnaires et ce notamment dans les domaines de la formation et de la protection sociale. Elles proviennent aussi des pouvoirs publics nationaux ou territoriaux : subventions directes mais aussi mises à disposition de personnels ou de moyens matériels ou immobiliers. Elles proviennent enfin des entreprises ou d’organismes qui en émanent : on l’a vu avec les affaires de l’UIMM, la plus riche des organisations patronales. Toutes les organisations dites représentatives sont concernées par ces mécanismes, même si les proportions varient.

 

Si certains de ces financements relèvent d’une éthique plus que douteuse, beaucoup ne posent pas de problèmes. Ce qui pose question en revanche, c’est leur transparence, à commencer par celle qui est due à leurs adhérents, et la qualité de leur gestion. Certes, depuis les lois de 2007 et de 2008, certaines pratiques sont mieux encadrées et les comptes des syndicats désormais certifiés. Mais cela est loin de tout régler tant la complexité et la fragmentation des organisations et des circuits reste grande.

 

Les scandales récents qui ont touché l’ex-secrétaire général de la CGT sont, en valeur monétaire, quasi anodins à côté de ceux qui ont touché certaines organisations patronales – dont nous ne parlerons pas ici mais dont les financements sont tout aussi problématiques – ou bien certains syndicats étrangers. Nos lecteurs belges, allemands, britanniques ou espagnols en savent quelque chose. Mais ces scandales interviennent à une période et dans un contexte où les dégâts risquent d’être immenses : la perception qu’ont les salariés et les citoyens du syndicalisme risque de rejoindre un « tous pourris » aux effluves inquiétantes et participe à cette délégitimation des institutions socio-politiques qui fragilise la société française. Les scandales font douter de la qualité du travail syndical et de la démocratie sociale. Ils interviennent enfin à un moment où le pouvoir d’attraction du syndicalisme sur toute une partie du salariat, sur les générations montantes en particulier, est extrêmement réduit.

 

Il faut le souligner: jusqu’à aujourd’hui, les rapports entre l’argent et le syndicalisme en France ne relèvent généralement pas de la corruption. Mais les failles et vulnérabilités qui affectent ces rapports ne sont pas rassurantes pour autant. Le fait même que le syndicalisme ne joue plus un rôle essentiel dans la répartition des revenus et que les négociations interprofessionnelles continuent pour la plupart à se faire sur la base de textes présentés par la partie patronale ou sur injonction gouvernementale sont des signes forts de ces failles. Des réformes du financement syndical sont évidemment nécessaires et pas seulement au plan national. Mais aucune de ces réformes n’a de chance de prospérer, si la priorité première et effective du syndicalisme n’est pas donnée à la syndicalisation, pour ne pas parler d’affiliation tant la notion de « l’adhésion » comme de l’adhérent est à l’heure du numérique largement interrogée. En dépit des discours et des textes de congrès, la dynamique institutionnelle prend toujours le pas sur celle de la mobilisation. Au risque de perdre ce qui fut sa substance. Ce défi n’est pas propre à la France, il vaut pour une très large part à l’ensemble du mouvement syndical européen. « Prolétaires de tous les pays…. ».

 

 

PS : La victoire de Syriza en Grèce doit être méditée. S’agit-il d’un tournant dans la mise en œuvre d’un agenda néo libéral comme le clament ou l’espèrent certains ? D’un tournant dans la construction européenne ? Les mois à venir le diront mais en cette matière il convient d’être très prudent. Par contre, il pourrait bien s’agir d’un tournant significatif dans les relations entre citoyens et des élites dirigeantes largement discréditées voire parfois corrompues. La montée, à gauche comme à droite, de mouvements alternatifs et positionnés sur cette dénonciation des élites gagne de nombreux pays sans être l’apanage des pays méditerranéens, loin de là. Elle mériterait un regard moins méprisant que celui qui les enferme dans le concept de populisme.

 

Lire aussi « Un syndicalisme dual et dépassé »

 

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